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Vit et bien

Dans une lecture gaillarde, trois comédiens prennent le panthéon de la littérature érotique par derrière.

Proposer une lecture érotique est un choix risqué. Le thème, tout d’abord, est racoleur. La tentation est grande, ensuite, de convoquer, pour draguer le spectateur, toutes les béquilles de la pornographie : voix suave, œillades langoureuses, poses aguicheuses. Reste l’écueil, enfin, de la vulgarité. 

Pour s’en prémunir autant que nous surprendre, les trois drilles qui prêtent leur corps et leur voix aux plus fieffés agitateurs de la littérature licencieuse affichent une potache austérité. Au début d’Ainsi la le vit [1] , Thomas Billaudelle, Marie Birot et Nicolas Givran (en alternance avec Alexis Campos) attendent le spectateur, stoïques et impassibles, pantalon noir et marcel blanc. A priori ni libidineux, ni provocateurs. 

Puis, sans crier gare, se saisissant des micros à la manière de syndicalistes patentés, ils forment de leur corps une singulière pyramide. Ils semblent vouloir s’assembler comme s’imbriquent les véhicules des Power Rangers pour construire le Megatron, mais la créature à laquelle ils donnent naissance n’a rien d’un robot pour les enfants : les voici mués en Clitor-X, pièce maîtresse de l’éternel féminin, prêts à scander leurs revendications. Viendront ensuite Fellatrix et Foultoutor, pour que cette trinité de radicaux pourfendeurs d’une langue libérée monte à l’assaut de notre pudeur. Le ton est donné. 

Alternant présentations foutraques dans la grande tradition ubuesque et lecture de morceaux choisis, ils nous promènent à travers les écrits savoureux des ténors de la plume salace. Si les pointures du genre – Sade et Verlaine – jalonnent évidement ce savoureux parcours, on y découvre également des pépites qui, pour être moins connues du grand public, n’en sont pas moins désopilantes. Ainsi, les Douze aventures érotiques du bossu Mayeux, ou encore les lettres du Courrier extraordinaire des fouteurs ecclésiastiques sont des morceaux de choix servis par une langue experte, ce qui ne gâche rien lorsqu’il est question de jouissance. 

On est bien loin de la bouillie sirupeuse servie en cinquante nuances de fade. Toute en métaphores, la plume libertine sollicite l’intellect avant de titiller les sens. Aux paresseux du langage, point de récompense. Mais si cette lecture est un spectacle de fins gourmets, les passages mimés par Fellatrix, Foultoutor et Clitor-X sont de formidables antidotes à la prétention littéraire. Il n’est pas donné à tout le monde de pasticher une érection et le trio, dans son incarnation des splendeurs et misères de l’organe masculin, est à pleurer.
Un moment d’anthologie à savourer sans complexe. 

Zerbinette