Chronique

Vive la continuité culturelle !

Plus de monde pour un ballet contemporain que pour M au stade de l’Est, forcément ça interroge.

La galanterie est le pilier de L’Azenda. Mon recrutement dans ce média répond forcément à cette exigence de savoir-vivre. C’est dans cet esprit noble que j’ai demandé à ma charmante consœur rédactrice si elle comptait faire un retour écrit sur les quatre représentations de Roméo et Juliette du ballet Preljocaj, la semaine dernière à Champ Fleuri. Ce à quoi elle m’a répondu : « Non j’écris rien. Ça sert à rien d’enfoncer des portes ouvertes. C’est ultra connu. Tout le monde a adoré. Et c’est pas local. »

Je la remercie de m’avoir donné le squelette de mon papier et m’empresse de m’appuyer sur le deuxième fondement de ce magazine qui est la perfidie pour utiliser cet avis laconique et le triturer affectueusement. Oui je sais c’est mochard mais bon, c’est quoi ces meufs qui veulent pas parler de danse sur un thème aussi fédérateur que l’Amour.

Ça sert à rien d’enfoncer des portes ouvertes

Je trouve que cela peut être utile de rappeler qu’au total 3800 personnes se sont déplacées pour voir du ballet contemporain sachant que M n’a fait « que » 3500 personnes au stade de l’Est, sans parler des scores moins élogieux de Roch Voisine ou d’Amel Bent. On peut toujours reprocher des choix de programmation à telle ou telle structure et je ne me sens dépendant d’aucune d’entre elles car je remplis mon petit panier de spectateur dans toutes les échoppes, mais force est de constater que les choix de propositions sont fréquemment pointus, avec des taux de remplissage très bons donc l’équation culturelle me paraît plutôt bien équilibrée à La Réunion. Il est toujours bon d’avancer cette vérité et quelques chiffres en temps de sinistrose budgétaire.

C’est ultra connu

Quand on gravite dans le milieu culturel, oui peut-être, mais autour de moi, peu de gens connaissaient ce célèbre chorégraphe albanais et voyaient plutôt dans son patronyme le nom d’un virus informatique. D’ailleurs, si tu veux faire ton érudit, sache que ça se prononce « preliotchaï ». Pour le coup, je remercie les TDR de m’avoir fait connaître ce ballet en 2012 avec l’adaptation de Blanche-Neige et cette année avec ce Roméo et Juliette. Incapable de visionner une captation d’un spectacle de danse sur un écran, je ressors souvent ébahi par la force de ce cinquième art en live et par les émotions qu’une gestuelle peut provoquer chez un nigaud bourru comme moi.

Tout le monde a adoré

Le consensus absolu est rare et il y a toujours des voix dissonantes, c’est le propre de l’art. Mais il faut reconnaître qu’effectivement la plupart des gens avait l’air ravi. Même les ados derrière moi, c’est dire. Pour ma part, c’était pas forcément gagné. L’esthétique de ce Roméo & Juliette avec le décor d’Enki Bilal, les costumes de science-fiction un peu datés et la première bagarre chorégraphiée entre les fringants manants et les cyberpunks méchants m’ont laissé quelque peu sceptique. Armures anti-émeutes noires et battes de baseball dans le camp des miliciens ; circassiens en guenilles d’écolos zadistes pour le bon peuple résistant, qu’on imagine rassemblé le week-end pour brûler des palettes et faire tourner les bolas dans un genre de Burning Man sonorisé par Deep Forest : c’est un peu Notre Dame des Landes vue à travers le prisme usé des années 90. Depuis 20 ans qu’elle tourne, la pièce a forcément pris un coup de vieux mais heureusement, ce sentiment disparaît vite car les chorégraphies sont époustouflantes et portées par la musique de Prokofiev qui, elle, n’a pas vieilli d’un iota. L’univers très froid, militaire de cette Vérone délabrée n’empêche pas l’émotion, notamment dans les scènes très charnelles entre les deux amoureux. Le passage archi cliché du balcon (qui n’existe pas dans la version originale de Shakespeare) est zappé, forcément la forteresse est un mirador gardé par un agent de sécurité accompagné de son molosse en chair et en os.

Les pas classiques rivalisent avec des mouvements plus contemporains, l’ensemble est très cohérent, original et archi physique. Chaque camp a sa routine bien marquée et totalement opposée, Roméo et Juliette cherchant la symbiose par un langage corporel amoureux subtilement entrecoupé de soubresauts claniques, qui rappellent l’impossibilité de leur union et le mirage de l’Amour dans une société dictatoriale.

Et c’est pas local

Oui il faut mettre en avant la production artistique locale mais sachons également mettre à l’honneur la culture internationale de qualité quand celle-ci se présente à nous. C’est pas tous les jours qu’on peut accueillir un ballet de cette trempe sur notre île. Vive la continuité culturelle !

Manzi