Coup de coeur

Les bonnes révolutions

Zanmari Baré

Poésie fulgurante tractée par un cœur lourd branché en prise directe sur une voix hantée : Zanmari Baré dégage une puissance émotionnelle renversante que seuls les très grands possèdent. Son retour sur le devant de la scène pourrait bien être la meilleure nouvelle de 2013.

Créature longiligne et filandreuse plantée devant son microphone, Zanmari Baré ferme les yeux, lentement. il avale sa salive. il vient de raconter une histoire inachevée, à mi-chemin entre l’anecdote et le haïku philosophique, qui plane sur les cerveaux comme une ombre légère. Il profite de la diversion pour regarder en lui-même, profond, à la recherche de l’humeur qui convient, des sentiments et des idées qu’il range dans ses chansons, et qu’il faut à présent ressortir des tiroirs de l’âme pour les chanter comme il faut. Ca ne dure qu’une seconde, recueillie, et puis ses longs bras secs se déploient doucement. Et puis sa voix s’élève, claire et nourrie d’émotions comme l’eau qui sort des souterrains chargée de minéraux.

Nous, au départ, on est venus le voir avec des questions bien réfléchies sur le maloya, sur son évolution, son avenir, sur le 20 Désanm, sur ce que ça veut dire aujourd’hui être libre et résister. Et puis on a pris une grosse claque, une décharge de pure grâce. La faute à Danyèl. Parce qu’on avait commencé par appeler monsieur Waro, le pape révolté, pour avoir son avis. Trop occupé, il a dit, gentiment : « Domann Zanmari Baré ».

Zanmari nous a dit : « Vyin vwar in pé kosa mi fé, koman mi vwa maloya. Apré nou va kozé. » Alors donc nous voilà, avec nos questions, et ce grand type tout maigre et gentil et pensif qui les soupèse :

Pou mwin maloya, sé in kozé. Un kozé ant’ mwin, dan mwin ». il le dit sur scène, il nous le redit plus tard. « Maloya i èd amwin konpran kisa mi lé, kosa mi lé. Paske néna d’boubou an mwin. Mwin lavé bezwin konm in krèm pou adousi lo doulèr. Maloya la donn amwin sa.

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"Patrimwanizé, pa patrimwanizé, pfff !"

La musique comme chambre d’écho intérieure, comme une intimité radicale, et comme une guérison. On lui demande comment faire pour assurer l’avenir du maloya, si l’intégrité artistique de cette musique n’est pas menacée par le fait qu’elle soit récupérée par les institutions, muséifiée, congelée dans le patrimoine. il expire :

Patrimwanizé pa patrimwanizé, pfff ! Tan k’nora domoun, nora maloya. Tan ke nora doulèr, nora forséman maloya. Minm si domin doumoun i vé pli antann maloya, amwin mi sa sant kan minm.

Il nous fait comprendre, gentiment, que la musique n’a pas besoin de notre mouron. Que les institutions, quelles que soient leurs intentions, patrimoine mondial ou non, ne pourront pas dénaturer une force libératrice si puissante qu’elle pourrait être, selon lui, l’instrument d’une profonde révolution intérieure :

Maloya lé né dann tan lésklavaz, mé lésklavaz lé pa mor. Li lé konm in landormi, toultan li sanz figir. Zordi nou le esklav la télé, nou lé esklav in loto, nou lé esklav de nou minm, portab’, konsomasyon... I fo rézisté paske la liberté i trouv pa sou in galé. Maloya i obliz anou pansé, avansé, travay si nou minm. Sé maloya i pé libèr anou.

Méfiance légère, pudeur et sincérité

Patiemment, il nous répond, précise sa pensée, explique son cheminement. il parle lentement, sourit en coin, se méfie un peu parfois, tourne autour de certaines questions. il doit trouver ça étrange, de se raconter à des étrangers. La même étrangeté qu’il y a pour lui à monter sur scène sans doute, « paske ou lé tou ni dovan domoun ou koné pa kisa i lé. Kan mi di in santiman pou mon madam dovan domoun, sa lé pa in postir fasil. Mé ou fors aou, en finn kont, ou vé domoun i konpran ke nou na in nafèr an komin, i apartien tout’ domoun. »

Au cours des deux entretiens que nous avons eu avec lui, la première fois après un concert plein à craquer à Léspas, rempli de proches venus de loin pour voir sur scène la perle devenue rare d’un maloya poétique et sensible, la deuxième fois chez lui, plus au calme, nous avons été marqués par la fragilité aimable de cet homme, toujours si posé, un peu timide et grave. Nous avons été marqués aussi par la sincérité avec laquelle il parle de son travail sur lui, de son enfance, de cette peur de la mort qu’il cherchait déjà à dépasser avec Lansiv en chantant « la mor mi kroi pa ! ».

Le chemin du retour

Il est plus réservé sur les quatre ans dont il a eu besoin pour dépasser la douleur liée à l’explosion inattendue de ce groupe en plein essor en 2008, quatre ans loin de la scène, à chanter juste pour lui-même « kan la pli bat’ si la tol » ou pour les amis du Kaz Kabar :

Mwin lavé pli d’gou pou sa. La pran amwin lo tan pou trouv lanvi rotourné si la sèn. Zordi mwin lé avek d’ot dalon, mé i vé pa dir ke mi oubli lé zot. Mwin lavé bezoin rotrouv domoun pou ardonn amwin lanvi zoué, pou fé azot plézir konm zot i fé plézir amwin. Epi mwin lé si in somin maloya. I ral amwin tro. Kan ou la finn manz ali, bwar ali, lé difisil pran distans avek maloya. Maloya, li sanz mon doulèr an bonér. Mi vé pa viv san li.

Pour nous, et pour une grande partie du public, qui avions si longtemps perdu sa trace, c’est un peu comme si Zanmari revenait d’un long exil intérieur. On est heureux d’apprendre qu’il a choisi d’en ramener un disque, qu’il est en train de terminer, et qu’on pourra entendre bientôt - pour le titre, il a voulu vous garder la surprise. Heureux aussi de pouvoir vous dire que vous le reverrez plus souvent sur scène cette année. Un come-back pépère, ti lamp ti lamp kom i di. Mais pour de bon, espérons !


Où voir Zanmari Baré ?

Le 20 Désanm, Zanmari passera la journée à la Kaz Kabar pour célébrer les ancêtres. Mais la nuit, vous pourrez le voir sur la scène du Barachois, à St-Denis. Il fait partie des artistes programmés sur le plateau du Barachois.

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