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Légende réunionnaise

Ziskakan

L’écrivain français Jean-Bernard Pouy a un jour écrit que la vie, c’est “planter un arbre, faire un enfant et écrire un livre”. Il aurait pu ajouter : “et voir un concert de Ziskakan”.

L’histoire de Ziskakan commence il y a trente ans. A l’époque, Gilbert Pounia, le charismatique leader du groupe, est étudiant à Lyon. Au gré des rencontres, il croise le chemin de Bretons et d’Occitans, et est sensible à leurs mouvements identitaires. Avec quelques amis, il se rend compte que son île natale a le même terrain fertile pour ces luttes.

La genèse 
 D’autant qu’il n’est pas le premier à élever la voix pour la valorisation de la culture réunionnaise. Boris Gamaleya, Axel Gauvin (qui écrivait sous le nom de Vavette) ou Daniel Honoré lui ont ouvert la route. Des textes comme Du Créole opprimé au Créole libéré l’ont profondément marqué. Il y eut aussi les éditions de L’Harmattan qui prirent fait et cause pour la lutte ou les mythiques éditions Les Chemins de la liberté. 
 Et puis -nous sommes à la fin des années 70- il y a d’autres endroits dans le monde où les mouvements identitaires se font entendre : aux Etats-Unis, la voix d’Allen Ginsberg résonne dans Central Park où le poète de la Beat Generation se joint à des manifestations pacifistes contre la guerre du Viêt-Nam, sociales contre les discriminations sexuelles, politiques aux côtés des communistes et musicales en véhiculant une spiritualité orientale stimulée par les drogues. Et puis il y a Bob Marley et son reggae hautement politique. A La Réunion, à l’époque, le métier de producteur de musique n’existe pas et sur les 45 tours, il y a toujours deux faces : une de maloya, une de chanson française.

Avec quelques amis, Gilbert Pounia commence donc à écrire. Des phrases engagées, de la poésie, des textes humanistes. Le travail est plus littéraire que musical. Mais puisque rien ne vaut les rythmes pour mettre en avant le message des textes, chacun commence à prendre un instrument. “A l’époque, on était des gratteurs de guitare”. Autour du chanteur, on trouve Bernard Payet, Alain Armand, le flûtiste Benoît Blard, Alain Maniandy et Gérard Chopiney.

La rébellion

Parce qu’on ne leur offre pas de place sur scène, parce qu’il est mal vu de parler Créole à la radio ou en public, ils décident de monter de petits festivals, d’aller chez les habitants, de jouer dans les cours. Ils se retrouveront ainsi chez Ti Jean, père du futur chanteur Danyel Waro.


En partant ainsi sur la route et en jouant chez les gens, devant un public non acquis mais populaire, Ziskakan se construit un réseau, à l’époque où il n’était pas encore concevable de “faire du maloya au théâtre du Tampon” (Gilbert Pounia se souvient de la Une du Quotidien de l’époque avec un sourire ému). Ailleurs, on coupait l’électricité pour empêcher le groupe de déclamer ses textes “rouges, indépendantistes, antimilitaristes et protestataires”.

Rien de tel pour faire du groupe un porte-drapeau. Celui-ci joue alors au Port, à St-Denis -Gilbert Pounia évoque le soutien de Dominique Joubert- et dans les foyers de jeunes travailleurs. Le chanteur se souvient de concerts bondés où il y avait du public “jusque dans les champs de canne”. Lequel public est sensible par exemple à la chanson “Bumidom”, qui condamne le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer, organisme qui fut chargé d’accompagner l’émigration des habitants des DOM vers la métropole.

Gilbert Pounia chante à l’époque ce refrain devenu fameux :


“Bimidom, bimidom ou vol nout bann frer.
Bimidom, bimidom ramas pa manter.
Bimidom, bimidom ou fé mal nout ker
Bimidom, bimidom na kas ton bann fer.”

 


François Mitterrand, Philippe Constantin et la désillusion 
 Les années suivantes marquent un tournant dans la carrière de Ziskakan : l’année 1981, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir et, plus tard, en 1992, la signature de leur premier contrat avec Philippe Constantin. Il a rencontré le producteur au hasard d’un concert, et celui-ci lui a proposé d’enregistrer un album. Ziskakan a accepté, il faut dire que l’homme avait à son actif certaines références (après s’être occupé pour Pathé Marconi de Pink Floyd, Deep Purple et Leonard Cohen, il a repéré le talent de Julien Clerc, Salif Keita, Noir Désir et Alain Bashung notamment) et souhaitait promouvoir -c’est un ancien journaliste du magazine Jeune Afrique- ce qu’on appellera plus tard la “world music”.

Dès lors, Ziskakan s’exporte, enchaînant les concerts et les récompenses : quatorze dates aux Etats-Unis, à Central Park, au mythique Fillmore Auditorium (“mais malheureusement pas à Seattle”, la patrie de Jimi Hendrix, l’un des piliers musicaux de Gilbert Pounia). Polygram se frotte les mains, Ziskakan est dans le Top Ten en Californie.

Et puis, en 1996, l’estocade. Philippe Constantin meurt du paludisme. La création continue -Discorama rachète les droits de plusieurs albums-, mais il y a de la désillusion dans l’air. Le Créole s’est imposé comme une langue dynamique, mais sur le terrain politique, il n’y pas assez de “gens solides” à la culture. Le “système des amis des amis” est une “perte de temps” pour “la considération de l’océan Indien”.


Cependant, Gilbert Pounia “y reste parce qu’on y croit encore”. Récemment, il a donné avec ses musiciens, à L’Endroit, un concert qui a fait frissonner la salle de plaisir. Le public “est large, représente toutes les catégories socioprofessionnelles”. “On ne fait pas dans le populisme, on veut jouer avec les mots et pousser les images”. S’il ne se reconnaît pas dans l’étiquette world (“toute musique est world”), il l’accepte. Et au loin dans ce petit chalet en bois qui sert de salle de répétition, entre la création de rythmes ô combien prometteurs pour le futur album, Gilbert Pounia revient aux essentiels, “à Hendrix, à Coltrane, à Keith Jarrett et à Miles Davis”. Et il continue de travailler, entouré des montagnes et des vraies gens.

Texte et photo : Nicolas Millet