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Exode

BIOGRAPHIE par Jimmy CADET

Dans cette partie, de manière non exhaustive, je vous présente les axes directeurs de mon travail et en dégage quelques caractéristiques.

J’ai ainsi débuté un travail en peinture il y a un peu moins de dix ans, par ’hasard’ , sans ne m’être jamais mis en tête de devenir plasticien à part entière un jour. Autodidacte, mes premiers travaux attestent de l’empreinte de mouvements artistiques que j’affectionnais en particulier : le néo-expressionnisme d’un Basquiat, ou la touche vibrante d’un Kirchner, d’un Baselitz, figurent parmi les courants qui ont ’construit’ mon œil.

Sans que mes premières toiles ne posent encore les problématiques auxquelles je rattache tout mon travail aujourd’hui, ces années de démarrage furent celles de l’apprentissage de la peinture, et une indispensable découverte de l’histoire de l’art.

D’un travail graphique s’attachant aux traits et aux superpositions de couleurs dans mes débuts, je me suis peu à peu orienté vers la pratique d’une figuration libre plus réaliste. J’entends par là que mon travail actuel se préoccupe toujours d’avantage d’une présentation plus fidèle des objets pour servir mes problématiques. Et c’est essentiellement, désormais, par le développement d’un monde d’objets - qu’ils soient usuels, rituels, réels ou inventés – que se dégagent mes préoccupations esthétiques.

L’accumulation et la juxtaposition de ces objets, de façon incongrue, voire surréaliste, m’amène à considérer l’essence même de ces objets, et par là, leurs rapports multiples à nos modes de fonctionnements, la matière se faisant signe ou indice d’une histoire – récente ou non – d’un lien sociétal, familial, d’une orientation ou de choix, de circonstances et d’habitudes, voire de l’envers d’un ’fantasme culturel’.

Par exemple, la mise en autel de simples médicaments n’est rien d’autre qu’une sorte de sanctification accrue des procédés médicinaux, et un espace matériel nouvellement conquis face à la perte de densité du phénomène religieux. Cette simple réflexion sur le transfert du religieux au médical, outre ses manifestations matérielles, pose ainsi la question sur les syncrétismes opérant dans la société réunionnaise.

Plus qu’un simple état des lieux, ce bilan des nouvelles pratiques prend ainsi le chemin d’un exotisme au quotidien, de situations réelles imprévues, exotisme faisant paradoxalement la part belle aux impératifs d’une société de consommation massive et presque uniformisée.

A cet aspect des transformations matérielles et du détournement des pratiques, l’aliénation s’inscrit en une variable toujours présente et organisatrice de mon travail. Qu’il s’agisse de câbles ou de chaînes, d’orifices jouant symboliquement le rôle d’exutoires, l’organisation de mes toiles demeure une allégorie aux formes complexes et indicibles de l’aliénation et de l’établissement, au travers d’elle, d’un processus vital et opérant.

Nombre de toiles reprennent cette logique organisatrice par le simple détournement d’objets ou de fonctions supposées. Par l’incongruité d’éléments dont l’utilité peut-être édifiée dans la toile (mais ne correspondant pas à la réalité), c’est encore l’aspect monstrueux nécessaire au progrès et au changement qui est abordé. L’inattendu naît aussi de la nécessité.

Les sur-transformations, les arrangements, s’inscrivent d’avance et par définition dans cette course, et il n’est rien qui n’échappe à cette dépendance de la réalité.

De toute évidence, l’aliénation fait davantage figure de processus organisateur que de facteur exclusivement négatif. Encore faut-il voir, à la lumière d’un éclairage Nietzschéen, que la culture réunionnaise, jusque dans ses plus tragiques fondements, obéissait et obéit encore à ces principes aliénants. Parler du ’miracle réunionnais’ au sens de complémentarité et fusion des origines et des religions induit le sombre et vertigineux passé d’une île qui de ses chaînes a aussi pu donner d’étranges et spectaculaires fleurs, d’insoupçonnables mariages et quantité d’espoirs. Aliénation non pas perçue telle une fatalité donc, mais bien un processus.

Mon travail pourrait ainsi être en grande partie défini comme une tentative d’état des lieux de nos pratiques et agencements, une introspection de notre rapport intime à une histoire, histoire du spectre matériel, et histoire des pratiques de consommation collective.