Photographie

Inde, un monde de femmes

Le projet photographique Inde, un monde de femmes traite de deux artistes indiennes, Sofia Ashraf et Kalki Subramaniam, qui réussissent, chacune à leur manière, à se réaliser sans compromettre ce en quoi elles croient.

Ce projet raconte ainsi le quotidien de ces deux femmes anticonformistes qui cherchent activement à faire bouger les lignes, sans peur de briser les tabous.

Kalki et Sofia représentent le courage et le choix d’être soi, en dépit d’une société normative, jugeante, moralisatrice. L’une comme l’autre conquièrent un espace à elle, un rôle à jouer, leur propre liberté. Elles ont décidé d’utiliser l’art comme une arme mais aussi comme un moyen de questionner leur identité.

Avec ses cheveux ultra-courts, son tatouage ostentatoire, son pottu hindou sur le front (elle est de culture musulmane), Sofia ne cadre pas du tout avec la figure typique et idéalisée de la femme indienne, épouse et mère dévouées.

Cette féministe de 28 ans a fait le buzz en août 2015 avec sa vidéo « Kodaikanal won’t », visionnée plus de trois millions de fois sur Youtube en quelques jours. Dans ce clip, la rappeuse de Chennai dénonce en musique l’empoisonnement au mercure dont sont victimes des milliers d’habitants de Kodaikanal, dans le Tamil Nadu. Sofia fustige l’indifférence d’Unilever, multinationale britannique, responsable d’un désastre à la fois écologique et sanitaire. En mars dernier, après une pétition lancée par la chanteuse et l’immense mobilisation d’ONG telles que Greenpeace, Unilever a finalement consenti à indemniser ses anciens employés.

Au départ infographiste, Sofia a quitté son emploi pour s’adonner à la musique, forte de sa notoriété récente. La première fois que je l’ai rencontrée, elle écrivait une chanson sur les stéréotypes sexistes, un brin provocatrice, « Embroidery bitch ». Deux mois plus tard, elle préparait un vidéo-clip sur l’une des plus grandes catastrophes industrielles de l’histoire, Bhopal. Elle y accuse la firme américaine Dow Chemical d’être responsable de l’explosion en 1984 d’une de ses usines qui a fait près de 25 000 morts et qui continue encore aujourd’hui de polluer des nappes phréatiques et de faire d’autres victimes.

C’est chez sa mère, entourée de ses soeurs et de ses nièces, que j’ai rencontré Kalki à deux reprises. Cette quadragénaire est retournée vivre dans son village natal de Pollachi (Tamil Nadu) après avoir vécu quelques années à Chennai puis à Auroville, (Pondicherry). Élégante, sereine, Kalki a la force intérieure de celles qui ont été éprouvées par la vie. Elle se définit comme une femme avant tout et comme une artiste. Kalki s’est toujours sentie femme bien qu’elle soit née dans un corps d’homme. Après bien des embuches, à l’âge de 30 ans, Kalki réalise sa transition et devient la femme qu’elle a toujours été. Pour l’avoir côtoyée dans ses gestes du quotidien et connu avec elle des moments de grande complicité féminine, je peux dire que la féminité transpire de tout son être et qu’elle est une femme comme une autre. La deuxième fois que j’ai rencontré Kalki, elle préparait sa première exposition de peintures acrylique et aquarelle à l’Alliance française de Trivandrum (Kérala), accompagnée de sa meilleure amie Prema.

Elle est probablement la première femme de la communauté transgenre en Inde à faire une exposition artistique médiatisée. Elle est la voix de toute une communauté. Comme elle le dit, l’art la guérit des souffrances de son passé et lui donne du courage pour l’avenir.

Poétesse, actrice, peintre, Kalki milite aussi pour la reconnaissance des droits des transgenres, notamment à travers son association Sahodari1. Éloquente, positive, Kalki repousse les barrières quand il s’agit de poursuivre ses rêves et ne se laisse pas entraver par la honte que la société projette sur elle. À travers ses pensées, ses actions, son état d’esprit combatif, Kalki est devenue un modèle pour celles de la communauté transgenre qui vivent en marge de la société. De nature très humble, elle est une personnalité en Inde.