Musique

Moufia bass

Psychorigid

Pionnier de l’underground réunionnais, Psychorigid, personnage iconoclaste et incongru de la scène musicale locale, explore les chemins les plus désarçonnants de l’électronique péï, mariant dubstep et acid, caractère kréol et background punk.

Déjà, gosse, quand il écumait les rues de Saint-Denis avec ses dalons du Moufia ou de Patate-à-Durand, Psychorigid montrait un certain art du décalage : influent parmi les graffeurs de l’île dès 1985, sûrement les premiers à faire s’exprimer les murs en créole, il détonnait en privilégiant le punk rock aux goûts de ses camarades, plutôt portés sur le hip hop, le reggae, et bien sûr le maloya et le séga. Pas qu’il réfutait ces influences-là : juste, il ne saurait s’en contenter. C’est de cette période qu’est issu l’avatar Psychorigid, même si son identité sera longue à décanter et les expériences multiples entre-temps.

De l’aventure kanyar, un peu sauvage, Psychorigid en garde l’énergie et la vitalité. Une certaine idée de l’indépendance, également ; et des codes, aujourd’hui intégrés et détournés dans ses compositions électroniques et décalées. Sans perdre ses racines : les nuits à poser graffs sur graffs se terminaient souvent Chez Marcel, bar interlope où la faune noctambule se croisait et se mêlait, lascars et hommes de l’ordre, putains fauchées et bourgeois venus s’encanailler. Tous là pour siroter la rak en savourant Henri Madoré, posé dans un coin guitare en main.

De la rave à la salle verte, du kabar aux lasers, il n’y a qu’un pont à enjamber et Psychorigid est ce lieu de passage. Passeur entre deux cultures, il mêle les expérimentations les plus diverses, piochant dans les clubs de Londres les dernières évolutions – dubstep ou jungle, pour les assembler au répertoire hip hop et réunionnais en de furieuses versions bootleggées, malaxées, dynamitées.

Les acapellas de NTM et Jako Marron sont pervertis par de puissantes infrabasses, le Clash samplé retrouve une quatrième jeunesse en version sound-system et le séga traditionnel vire acid techno. Recyclage ? Refus des dogmes, surtout, et envie de glisser un décalage, une touche d’humour, dans un univers festif qui en manque parfois. Et une envie de retracer par ce personnage et son émanation scénique tout le riche parcours et l’expérience engendrée : de bassiste pop chez les Coyotes en 1987 et divers combos rock ensuite, à guitariste dans le groupe bal poussière de son grand-père accordéoniste.

C’était juste avant l’aventure marquante des nineties, Les Flash Gordon : power trio fondé en 1992 qui va marquer bien des esprits sur l’île, jouant déjà de la reprise décalée – Joe Dassin version grunge… Première partie de IAM en 1997, un album l’année suivante : le succès péï est au rendez-vous. S’ensuivent des passages comme comédien pour le Théâtre Vollard, la danse contemporaine avec la compagnie Tétradanse, des piges pour Verzonroots, Tropicadéro et le Rocksteady Sporting Club.

Autant de prémices à la naissance de Psychorigid, en 2006 : la découverte de Venetian Snares, autre marginal de l’électronique, fut capitale dans cette aventure voulant donner un son à toute une frange de la société réunionnaise, vivant en dehors des tendances, underground, urbaine, punk, kiffant le tag comme les sports extrêmes et les musiques transversales sans se prendre trop au sérieux : voici Psychorigid.

Texte : Sébastien Broquet

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