Reportage

Du fil à retordre

Avec le grand retour du surf, beaucoup s’interrogent sur la fiabilité des filets.

À la surface, une ligne de bouées jaunes marque un horizon retrouvé. Celui du surf à La Réunion, abandonné suite aux attaques en série d’une crise requin qui aura durablement éloigné les Réunionnais de leurs plus belles plages. L’installation des filets de protection autour des spots des Roches Noires et de Boucan leur a, en quelques semaines à peine, rendu vie. Et les riders par grappes de dix qui rament dur pour la priorité sur la moindre mousse ne sont pas les seuls à en profiter. Depuis les terrasses bondées où le bruit des caisses enregistreuses se dispute au grondement de la houle, on peut voir à quelques mètres du spot une armée de baigneurs hilares se faire faucher sur le sable par les déferlantes. Ils forment le gros des troupes d’une reconquête dont les éclaireurs s’aventurent solitaires, palmes au pied et masque collé au visage, à des dizaines de mètres du bord. Curieux mais prudents, certains d’entre eux avancent vers les pointillés jaunes qui marquent à la surface la limite du filet. Voyant au-delà de cette ligne des personnes s’affairer sur un bateau, un plongeur inquiet interpelle un tandem de MNS qui en revient à bord d’un jet ski :

— Qu’est-ce que vous faites là-bas ? Un problème ?
— Non, pas du tout, ce sont les scaphandriers qui réparent le filet.
— Ah ? Et ils réparent quoi ?
— Un trou.

L’information est donnée sur un ton calme qui laisse entendre qu’elle est normale. Elle a pourtant de quoi déconcerter quand on est à 200 mètres du bord, seul au milieu de l’océan. Mais l’usure du filet, dispositif expérimental, est inévitable. Alors chaque jour, une équipe de MNS scaphandriers inspecte un total de 1207 m de lignes de protection installées sur les deux spots pour bricoler, à 12 mètres de profondeur, pince coupante dans une main et caméra Gopro vissée sur la tête. Tous les matins, pendant que les planchistes glissent dans les premiers creux, ces drôles de grillagistes palmés entament leur travail.

Gare au staphylo

Il est 7h05 quand j’arrive, juste à temps, au rendez-vous. La maison Avril, cette grande case blanche collée au Club Nautique sur le parking des Brisants, est le nouveau Quartier Général des scaphs. Leur mission : de Boucan aux Roches Noires, inspecter et réparer quotidiennement les « filets de réduction du risque requin » – on parle bien de réduction, puisque dans les mathématiques du calcul de risques, le zéro n’existe pas. À bord du bateau qui nous mène au premier spot, chacun se concentre sur sa tâche. Il y aura deux plongeurs en bouteille « et pas en scaphandrier comme dans Tintin » précise d’emblée Naï. Cet ancien ouvrier dans la construction bois doit sans doute expliquer tous les jours à ses proches, curieux de son nouveau travail, que les casques en cuivre à la Hergé appartiennent au passé. Les plongeurs sont couverts par un PMT (palme-masque-tuba) suivi par un jetski : le premier est là pour veiller à leur sécurité, le second pour mettre les gaz en cas d’accident. Sur l’embarcation semi-regide (de type Zodiac) sont restés le pilote et un COH, pour chef opérateur hyperbare.

Je m’équipe à mon tour en PMT pour suivre leur progression sous-marine. Ils avancent vite, j’ai presque du mal à les rattraper, étourdi que je suis par la vue de deux tortues et de bancs de poissons. Nous sommes à Boucan Canot et alors que nous avançons vers la partie du filet faisant face à l’embouchure de la ravine, l’eau se fait de plus en plus sale. Je ravale ma salive et croise les doigts pour ne pas choper un staphylocoque : « notre ennemi principal, avec les maux d’oreilles et de sinus ».

Les plongeurs remontent après 45 minutes sous l’eau, à inspecter les chaînes de fond et les filets qui s’y rattachent. « Rien à signaler aujourd’hui : il n’y a pas eu beaucoup de houle ces jours-ci et le gros de l’entretien a été fait hier par l’autre unité » explique Bruno, chef d’équipe, alors qu’il débriefe déjà avec son collègue Laurent. Direction le spot suivant, aux Roches Noires, où l’eau est encore plus trouble et l’inspection plus rapide, du fait d’une longueur moindre du linéaire. Une fois l’inspection terminée, l’équipe contacte les MNS au bord qui attendent son signal pour hisser le drapeau vert. À 10h20, nous sommes de retour au port.

« C’est une petite sortie pour nous aujourd’hui. En général nous ne sommes pas de retour avant 11h30, midi. » Le temps de travail est réduit, mais la fatigue est réelle. En plongée, vous brûlez en moyenne autant de calories que lorsque vous faites un footing à 8km/h. Passez deux fois 45 minutes dans l’eau et vous aurez dépensé autant d’énergie qu’en courant 12 kilomètres. Sans compter que refaire un nœud ou bricoler un raccordement peut être difficile quand on est encombré par le matériel, avec 20 kilos de bouteille sur le dos, une visibilité réduite et l’océan qui freine tous vos gestes. On pense aux premiers mots de La Java des hommes grenouilles de Ricet Barrier, l’un des grands fantaisistes de la chanson française : « Trainant les pieds au fond de la mer, Deux hommes grenouille se désespèrent… » L’usure physique implique des plannings adaptés. Des équipes de six alternent tout au long de la semaine selon un rythme 3/2 : trois jours de boulot, deux jours de repos.

Le plastique c’est fantastique

Les scaphandriers gèrent les petites réparations : remplacer un cordage rompu, serrer les boulons lâches, ce genre de choses. Lorsqu’une avarie plus importante est repérée, ils la signalent à Seanergy, l’entreprise qui a conçu et posé les filets, et qui reste liée à la mairie de Saint-Paul par un contrat de maintenance, indispensable pour suivre l’évolution d’un prototype testé pour la première fois. Dans l’imaginaire collectif, quand on parle de dispositif expérimental, on convoque des images futuristes de laborantins travaillant au laser dans un décor blanc minimaliste. Mais ici, on est plutôt en mode McGyver en eaux troubles. Lors de leurs interventions, les équipes de scaphandriers et celles de Seanergy doivent faire preuve d’inventivité, et on ne s’étonnera pas de voir certains raccordements effectués avec du tuyau d’arrosage. « Et pourquoi pas, finalement ? C’est une matière résistante et flexible. » On règle les problèmes à mesure qu’on les découvre. Le premier objectif est d’améliorer la durabilité et l’efficacité des filets par retours d’expérience : « Nous émettons des propositions et Seanergy choisit ensuite lesquelles seront mises en oeuvre. Nous sommes complémentaires  », déclare Laurent à bord du bateau. Parisien dans une autre vie, il est MNS sur les plages réunionnaises depuis 25 ans. Nageur et surfeur passionné, il a suivi de près la crise requin et a émis des propositions, pas toujours entendues. Mais ce mode collaboratif où tout problème détecté fait l’objet d’une réparation au fil de l’eau puis d’échanges entre plongeurs et ingénieurs est aussi rendu nécessaire par un autre impératif : « C’est dans notre intérêt à tous que les filets soient entretenus au quotidien, de manière préventive. On évite ainsi une immobilisation prolongée, qui mettrait un coup aux enjeux socio-économiques de ce dispositif unique au monde », explique Gérald Senescat, responsable du service des plages à la mairie de Saint-Paul. Dans ce va-et-vient, il faut trouver un équilibre délicat entre court et moyen terme. D’un côté, l’urgence de rétablir le lien humain et économique entre la station balnéaire et l’océan ; de l’autre, le temps long des processus techniques et scientifiques. « Et il y a une exigence esthétique », précise Laurent. C’est vrai que personne n’aimerait voir Boucan et Les Roches Noires défigurées par un gros kilomètre de herses médiévales reliées par des piliers de béton.

Palier de décompression

Une fois rentré au Port, la journée n’est pas finie. Au QG, les scaphandriers rangent le matériel. Se savonnent scrupuleusement pour échapper au staphylocoque doré. Et effectuent un certain nombre de tâches : passer en revue la trousse à pharmacie, faire le débriefing de la plongée, ou encore « remplir la paperasse et s’occuper de l’informatique  ». Après un déjeuner partagé, une sieste pour les plus fatigués, il faudra repartir, en jetski cette fois, pour une seconde inspection des bouées en surface. La mission ne s’achève qu’à 16h. Chacun peut alors rentrer chez soi. Parfois, c’est au bar le PM que s’achève la journée – l’un des repaires historiques d’une ex-jeunesse boucanière et surfeuse bien présente dans les rangs des sauveteurs en mer. Les facétieux noteront que c’est bien une habitude de surfeur : passer d’une mousse à l’autre. Mais la détente est bien méritée pour ces gaillards qui bricolent chaque jour notre sécurité, dans une île où évoluer en pleine mer est devenu un sport à risque que plus personne ne voudrait pratiquer sans filet.

Expérience

Les filets installés aux Roches Noires et à Boucan sont uniques au monde. Imaginés pour protéger les plages de pleine mer de la station balnéaire, ils répondent à plusieurs contraintes :

1. Leur premier objectif est de protéger efficacement baigneurs et surfeurs des attaques de requin : aucun squale ne doit pouvoir franchir le rideau.

2. Leur impact négatif sur la faune aquatique est nul : aucun animal ne doit pouvoir s’y retrouver piégé.

3. Ils doivent pouvoir résister aux fortes vagues. Le système de flottaison et la longueur du filet lui permettent de tenir jusqu’à 4 mètres de houle. Quand les prévisions vont au-delà, les filets sont arisés : on retire les bouées de surface et on coule les filets pour les « saucissonner » au dessus des flotteurs de fond.


Nagez tranquille

Pour qu’on puisse nager ou surfer en toute tranquillité, les scaphandriers inspectent quotidiennement les filets, du lundi au dimanche, par équipe de six.

Ils partent équipés (bouteilles de plongée, combinaisons, palmes et masques) et accastillés (pince coupante, cordes de rechange, manilles…) à bord de deux Narwhal, embarcations semi-rigide de type Zodiac, ce qui leur permet d’effectuer les réparations manuelles.