Reportage

Nartrouv

J’ai marché 5 fois autour de la Terre

Yvrin Pausé est le doyen des facteurs de Mafate. Au cours de ses 40 ans de carrière, il a parcouru près de 252 000 kilomètres, et porté plus de 30 tonnes de lettres sur son dos. À 87 ans, toujours alerte, cet homme doux est l’une des mémoires importantes de l’histoire du cirque le plus spectaculaire de La Réunion.

Il nous attend au portail, immobile et patient. Sa silhouette mince et courbée par les ans s’appuie sur une béquille, et son cœur bat aujourd’hui avec l’aide d’un pacemaker, mais Yvrin Pausé ne fait pas vraiment son âge. D’ailleurs, il il nous précise très vite qu’il compte bientôt retourner au travail : « Je suis en ce moment dans la maison que j’ai construite pour ma famille à la Plaine St-Paul parce que je suis malade. Mais je ne vais pas tarder à rentrer chez moi. » Chez lui, c’est le cirque de Mafate, où il a vu le jour en 1928, où il a vécu toute sa vie, et où il a ouvert une épicerie qu’il tient toujours avec son épouse, Marie-Cécile.

Voilà donc 87 ans que ce petit homme calme est né dans une paillotte de vétiver et de bois d’aloès, dans le village de Grand Place. « À l’époque, il n’y avait pas de médecin dans le cirque, pas d’hélicoptère. Pour les naissances, c’étaient des Mafataises avec un peu d’expérience qui venaient assister les familles pour les accouchements. On les appelait les matrones. » Yvrin a la mémoire claire, et le souci du détail. Il peut vous expliquer, étape par étape, comment fabriquer une maison comme celle qui l’a vu naître, comment tuer un cochon et préparer chacune de ses parties pour les revendre, ou les secrets de la confection des matelas en paille de maïs sur lesquels il dormait avec ses frères et sœurs ou ses parents, jusqu’à quatre par lit. Il se rappelle les plantes médicinales, les bois de couleur qui se dressaient partout dans le cirque, coupés pour les constructions et jamais replantés. Il se souvient, surtout, de son père, Henry Pausé, garde champêtre et tout premier facteur de Mafate.

Le shérif de Mafate

« Mon père n’était pas né à Mafate, mais à Salazie. Il avait donc pu aller à l’école, et savait lire et écrire. Il a pu obtenir un poste de Garde Champêtre. À l’époque, il n’y avait pas de police dans le cirque, il faisait donc office d’homme de loi, on l’appelait pour régler les problèmes. Un peu comme un shérif. Il se rendait régulièrement à la mairie de la Possession, et comme la Poste était juste à côté, ils ont eu l’idée de lui confier aussi le courrier. C’était vers les années 1900, et il y avait encore peu de lettres. Il les rapportait par la Rivière des Galets, et les confiait à d’autres qu’il croisait sur la route, puis elles passaient de main jusqu’à leur destinataire. »

Amputé du bras par l’explosion d’un canon artisanal qu’il avait fabriqué pour fêter la naissance de son premier enfant, Henry avait déjà 41 ans lorsqu’Yvrin est né d’un second mariage. Très vite, son fils lui apporte son aide pour la distribution du courrier. Il a une dizaine d’années quand, pour la première fois, il sort du cirque en direction de La Possession pour sa première collecte. « Assez souvent, je bâchais l’école le lundi pour l’accompagner au bureau de poste. Papa était à dos d’âne, et moi je marchais devant en tenant la laisse. Comme il était fatigué, il restait en selle sur le sentier et c’est moi qui courais vers les maisons pour apporter les lettres. » À la mort d’Henry, le flambeau postal est repris par l’un des frères d’Yvrin, qui devient agriculteur. Lorsque celui-ci laisse à son tour le poste difficile, Yvrin se porte volontaire. On est en 1951, et il va rester facteur jusqu’en 1991. « Mon seul regret, c’est que mon père ne m’a jamais vu facteur. »

Long coursier

Dans les années 50, plus de 2000 personnes habitent le cirque, contre un peu plus de 800 aujourd’hui. Le temps de la débrouille où les lettres passaient de main en main est révolu : Yvrin a 5 jours de tournée par semaine, du mardi au samedi. Le lundi, il doit se rendre à La Possession par la Rivière des Galets pour la collecte, et charger sur son dos le courrier devenu plus nombreux. Son sac pèse alors de 15 à 18 kilos, et il est le seul lien entre Mafate et le reste du monde. Il transporte les messages, mais aussi les payes des habitants, dont les salaires sont versés par mandat. Beaucoup sont illettrés, alors pour chacun, Yvrin crée un modèle de signature : « J’avais écrit sur un petit bout de papier le nom et le prénom des personnes, avec au dessous une petite queue de rat, très simple, pour qu’ils puissent s’entraîner à les redessiner eux-mêmes, et signer les accusés de réception. »

Il faut attendre les années 70 pour que les sentiers du Col des Bœufs et du Taïbit soient créés, et que Marla, La Nouvelle et la Plaine aux Sables soient rattachés au bureau de poste de Salazie. Durant 24 ans, Yvrin est seul pour couvrir la totalité du cirque. « La tournée du samedi était la plus dure, je devais rallier depuis Grand Place La Nouvelle, Marla, et aller jusqu’à Trois Roches, en passant par un chemin qui aujourd’hui n’existe plus, au lieu-dit Mafate, une côte très raide de 3 kilomètres. Sur la journée, ça faisait 50 kilomètres de marche. » Quand on lui demande s’il a envisagé de demander une mutation pour un autre poste, plus tranquille, il rigole : « Pas vraiment non, j’aimais mon métier. Et puis comment aurais-je fait : ailleurs, les tournées se faisaient en deux roues. Je n’avais pas mon permis, j’avais grandi à Mafate, et je n’avais même jamais fait de vélo ! »

L’épicerie

Déjà décoré de l’Ordre du Mérite, Yvrin est mis à l’honneur en 2013 lors de l’inauguration du grand centre de tri postal du Port, qui porte son nom. Avec un petit sourire amusé, il commente : « Après 40 ans de carrière, 250 000 kilomètres, de l’arthrose dans le dos, la hanche et la colonne qui m’empêche de marcher facilement, bon, je n’ai pas touché de prime, mais c’est tout de même une reconnaissance. » Ancré dans le matérialisme avisé des gens de bon sens, Yvrin préfère donc le concret. De cette préférence, il tire un certain sens des affaires. En 1960, les commerçants chinois qui approvisionnaient le cirque en nourriture ont tous fermé boutique. En plus de son métier de facteur, il décide d’ouvrir sa propre épicerie, sur le terrain familial qui l’a vu naître et qu’il habite toujours, à Grand Place.

« Ça faisait 5 ans qu’il n’y avait plus de commerce à Mafate, les gens étaient obligés d’aller eux-mêmes s’approvisionner à La Possession. Quand j’ai ouvert, le transport des marchandises se faisait encore à dos de bœuf. C’était tout un travail. Il fallait 12 bêtes pour transporter 1,2 tonnes de marchandise, et chaque bête ne pouvait faire qu’un trajet par semaine. Pour les harnacher, il fallait faire très attention : on fixait les marchandises à des cordes de chaque côté d’un châssis de bois posé sur le dos du bœuf. Il fallait que le poids soit exactement égal de chaque côté, et les cordes exactement de la même longueur, sinon… » Yvrin imite la démarche du bœuf bancal en rigolant. « Et une fois le chargement arrivé, en trois jours, il n’y avait plus rien ! »

Transmettre

Jusqu’à sa retraite des postes en 1991, c’est l’épouse d’Yvrin qui se charge de tenir l’épicerie lorsqu’il s’absente pour les tournées. Et en 1999, sans doute lassé de n’avoir plus qu’un métier, cet hyperactif décide d’ouvrir son propre gîte, Le Bougainvillier, juste à côté de sa boutique, sur l’emplacement de la paillote où il est né 71 ans plus tôt. Aujourd’hui, Yvrin se dit fatigué. Sa santé l’oblige à prendre régulièrement l’hélicoptère pour se faire soigner à Saint-Paul. Dans la grande maison qu’il a bâtie dans les années 70 à la Plaine pour loger sa famille et permettre à ses huit enfants d’être scolarisés dans de meilleurs conditions qu’à l’école de Grand Place, il est entouré des siens.

Les portes s’ouvrent, se ferment, de jeunes gamins jouent dans le jardin. Tous ses enfants ont un travail, et aucun ne souhaite aujourd’hui aller vivre à Mafate reprendre l’épicerie ou le gîte. Il aimerait trouver quelqu’un qui puisse le remplacer pour reprendre son affaire. « J’aimerais vendre, si mes enfants ne veulent pas prendre la suite. Mais c’est surtout pour que tout ça continue d’exister. » Quand on a passé sa vie à transmettre, difficile d’imaginer que les choses se perdent sans trouver le bon destinataire.

Entretien : François Gaertner
Gîte Le Bougainvillier
Le gîte d’Yvrin Pausé se situe à Grand Place école. C’est un ensemble de bungalows bleus à toits rouges, adossés à un grand verger et un potager.
  • Capacité : 16 lits (4 dortoirs de 4 places)
  • Tarif : 35€ par personne pour la nuit, le repas du soir et le petit-déjeûner.
  • Tél : 02 62 43 40 08
Le messager de Mafate

L’autobiographie d’Yvrin Pausé compte une centaine de pages. 25 courts chapitres qui couvrent ses nombreux souvenirs, depuis l’histoire de ses parents jusqu’à la rénovation de son gîte en 2006, en passant par l’épreuve de la 2e Guerre Mondiale et de ses rationnements douloureux pour les habitants du cirque. À présent épuisée, elle a longtemps été disponible dans sa boutique de Grand Place.

Grand Place

Personne n’a arpenté les sentiers de Mafate comme lui, mais demandez à Yvrin quel est son paysage préféré, et il vous répondra : « Celui dont on profite depuis l’endroit où j’ai vu le jour. Le plus bel endroit du monde, pour moi, c’est Grand Place. » C’est le plus important les Ilets avec La Nouvelle. 130 personnes y vivent, on y trouve une école, et bien sûr l’épicerie du facteur de Mafate, située à Grand Place les Hauts, à 30 minutes de marche de Cayenne. Avec la boutique de La Nouvelle, c’est le seul commerce du cirque.