Reportage

Jeu de pistes

La Buse ou le mirage

7 juillet 1830, 17h. Olivier Levasseur est pendu haut et court à Saint-Paul sur la fameuse Place d’Armes, conformément aux prescriptions d’une sentence consignée dans un procès verbal conservé aux Archives Départementales.

« Nu en chemise, la corde au col, à la main une torche ardente du poids de 2 livres (…), il sera conduit en la place publique pour être pendu et étranglé jusqu’à ce que mort s’en suive (…). Son corps y restera vingt-quatre heures et ensuite exposé au bord de la mer ». Cette exécution, aussi hâtive que spectaculaire, reste aujourd’hui encore une énigme à plus d’un titre. Six ans plus tôt, Levasseur avait bénéficié d’une vague d’amnisties étendue à nombre de ses anciens camarades qui avaient, comme lui, rangé les drapeaux noirs. De fait, la piraterie n’existait plus dans l’Océan Indien au moment de la condamnation de La Buse. D’anciens forbans coulaient désormais des jours paisibles parmi les colons respectables. Devenu quant à lui pilote dans la baie d’Antogil à Madagascar, Levasseur est pourtant fait prisonnier par le capitaine Dhermitte en 1729, un négrier venu faire le plein d’esclaves. Les historiens suspectent la capture d’avoir été secrètement commanditée par le gouvernement de Bourbon, désireux de faire main basse sur les richesses supposées du corsaire. Une thèse que semble appuyer le caractère aussi exceptionnel qu’expéditif du procès de Levasseur.

Car si La Buse est l’un des pirates les plus célèbres de l’histoire, ce n’est pas à cause des troubles fréquentations qu’il a pu entretenir au cours de ses années d’exercice, de Barbe Noire à Benjamin Hornigold. Sa postérité cache, bien sûr, un trésor ; le plus mirobolant de tous les magots, un butin à côté duquel tous les trains perdus remplis d’or nazi qui peuplent l’imaginaire mondial passent pour des SICAV de petit fonctionnaire. Le 20 avril 1721, La Vierge du Cap, navire amiral de la marine portugaise avec ses 800 tonneaux et ses 72 canons, ramène les richesses inestimables du vice-roi et de l’archevêque de Goa. En réparation dans le port de Saint-Denis après un ouragan ravageur, démâté, une bonne partie de l’équipage malade débarquée et la plupart des canons emportés par la tempête, l’invincible vaisseau est vulnérable.  La Buse et son comparse John Taylor profitent de l’aubaine. Ils hissent le pavillon rouge de l’Angleterre pour s’approcher discrètement avant de dévoiler leur sombre bannière. Dans une bataille sanglante à laquelle toute la population de Saint-Denis, à terre, assiste impuissante, le vaisseau royal plie. Victorieux, les pirates tractent leur prise jusque dans la baie de Saint-Paul avant de filer vers Madagascar pour se répartir un butin que certains évaluent aujourd’hui à presque 5 milliards d’euros. La rumeur le veut tel que même le plus petit matelot de l’équipage, composé de 200 hommes, aurait reçu 40 diamants.

La suite des ses aventures est incertaine, comme à peu près tout ce qui entoure ce personnage dont personne ne peut dire avec conviction quand il est né, ni où. Ce qui ouvre la voie aux spéculations les plus fantaisistes. En tapant « La Buse » sur internet, attention les yeux. À part une déferlante de crânes, flammes en GIF et autres cartes jaunies sur fonds sonore de vagues complétant le parfait kit du « site-type années 90 » que des particuliers passionnés d’ésotérisme ont enrichi eux-mêmes, citant le plus souvent comme source unique une page Wikipédia aux références fragiles, on ne trouve que peu d’informations. De nombreux chasseurs d’or ont pourtant consacré une grande partie de leur vie à suivre la piste du trésor dans les différents lieux où on l’a dit caché : Madagascar, les Seychelles, Maurice ou encore Rodrigues. Seul Le Mémorial de la Réunion, somme de référence sur l’histoire de l’île coordonnée par Daniel Vaxelaire à la fin des années 70, évoque la possibilité qu’Olivier Levasseur, souvent en conflit avec Taylor, ait caché une partie de sa part à Bourbon rapidement, alors que le bateau mouillait dans la baie de Saint-Paul. Sur le trajet qui le conduisait de sa prison à son lieu d’exécution, arrivé sur le chemin Crémon aujourd’hui rebaptisé Chemin des Anglais, le corsaire passant non loin de la Ravine à Malheur aurait même fait à ses geôliers une édifiante confession : « Avec ce que j’ai enterré ici, je pourrais racheter l’île entière ». C’est en fouillant sur ce sentier que Bibique, le plus fameux des chercheurs de trésor réunionnais, a retrouvé en 1990 une mystérieuse roche qu’il pensait liée au forban.

Anciennement exposée dans la mairie de la Possession, la pierre a été transférée depuis peu au Centre socio-culturel Nelson Mandela dans le quartier de Saint-Laurent. Évidemment, on est allés la voir. Passé l’escalier extérieur de l’entrée, impossible de la manquer. Même si on ne s’attendait pas à la voir siéger comme le Graal sur un autel baigné de lumière, on a été franchement surpris de la reconnaître par terre, à même le carrelage en plein milieu de l’accueil. Aucune indication, aucun panneau, zéro socle et sans la moindre protection, cette pierre que d’aucuns considèrent comme un indice important pour retrouver le trésor le plus fabuleux de l’histoire est posée là, comme un vulgaire gadin. Pour me confirmer son origine, seul l’interlocuteur « concerné » que nous a indiqué le standard de la mairie nous alpague à notre arrivée. « Bah voilà… », commente platement cet homme en redressant machinalement la pierre avec le pied, éparpillant au passage les quelques miettes de roches qui s’effritent au contact des prises électriques adjacentes. Un jeune riverain qui passe par là s’interroge en voyant notre timide attroupement autour de l’objet. Quand il apprend ce qu’il représente, l’effarement et l’excitation se lisent sur son visage, mais pendant cinq minutes maximum. Très vite, il vaque à ses occupations sans demander son reste. Le responsable de l’accueil lui, a déjà regagné sa pause déjeuner. Des gens viennent spécialement ici pour observer la pierre selon le centre, mais pas assez pour penser à la mettre en valeur, semble-t-il.

Pour obtenir plus d’informations, il faut contacter les archives de Saint-Paul et de la Possession : « Datant de la fin du 17ème et du début 18ème, les symboles sur la pierre ressemblent étrangement à ceux présents sur le fameux cryptogramme attribué à La Buse. Il se trouve à la Bibliothèque Nationale de France à Paris, et demeure pour l’heure indéchiffrable ». Ah, le cryptogramme, clé de l’énigme, ce bout de vélin que le corsaire aurait jeté dans la foule avant de mourir, avec cette phrase célèbre : « Mon trésor à qui saura le prendre ! ». Cette série de caractères étrange est la matrice de nombreuses théories sur l’emplacement du magot. On lui accorde un certain crédit parce que le premier à l’avoir rendu public est Charles de La Roncière, illustre historien, membre de l’Académie de la Marine et ancien bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale. Il le cite dans son ouvrage Le flibustier mystérieux. Mais cette œuvre fondatrice du mythe moderne de La Buse a été publiée en 1934 par les éditions Le Masque, spécialisée dans les romans policiers et d’aventure, et non pas scientifiques ou historiques. Le cryptogramme a-t-il seulement existé ? Dès qu’elles touchent à l’imaginaire, les frontières entre fantasmes et faits réels sont minces. Après de longues minutes au téléphone pour vérifier, la documentaliste de la BNF semble vraiment perdue : aucune trace du cryptogramme que l’on pensait conservé à Paris, si ce n’est sa reproduction dans le roman en question. Impuissante, elle me renvoie dans une dernière tentative vers la page Wikipédia du sujet : « aucune institution française n’a à ce jour possession dudit cryptogramme. »

Dans cette lacunaire chasse au trésor où même les scientifiques ont du mal à faire la part des choses, il ne reste du pirate qu’un mémorial, une large tombe au cimetière marin de Saint-Paul . « Olivier Levasseur dit La Buse, écumeur de mers du Sud », indique la plaque. Pourtant, les condamnés à mort n’avaient pas pas le droit d’être enterrés dans les cimetières, et l’emplacement n’existait même pas au moment de l’exécution du corsaire. Sa soi-disant tombe est en réalité un rafistolage datant de la restauration du cimetière marin en 1970. La croix à tête de mort qui l’orne aujourd’hui a été découverte par Ignace de Villèle en 1944 sur la plage du cimetière tout juste remuée par un cyclone. Tentante mais assez peu crédible, l’attribution de cette tombe reconstituée au pirate est fermement écartée depuis 2010. Egratignant encore un peu plus le mythe, le petit canon placé à sa gauche, certainement destiné à renforcer l’image belliqueuse du forban, est en réalité la propriété de la mairie et servait à tirer les feux d’artifices.


Chemin des Anglais

Le Chemin Crémont, connu sous le nom de Chemin des Anglais, date de la première moitié du 18e siècle. Pavé et long de 9 km, il a longtemps été le trajet privilégié pour relier l’ouest et le nord de l’île. En 1810, c’est par cette route que les troupes anglaises débarquée à la Grande Chaloupe ont rejoint le plateau de La Redoute à St-Denis et pris possession de l’île, pour ne la rendre à la France que 5 ans plus tard. Le Chemin Crémont un sentier de randonnée fréquenté où l’on distingue encore par endroits les anciens pavés. On y accède depuis la Possession, et il faut compter 8 heures de marche pour le parcourir en entier.
Plus d’info sur www.ouest-lareunion.fr

Centre socio-culturel Nelson Mandela

3, rue de Barakani – La Possession
0262 44 56 60
Horaires :
Lundi - Jeudi : 8h30 - 16h
Vendredi : 8h30 - 15h

Cimetière marin de St-Paul

Si la tombe de La Buse est un gros fake, le cimetière reste un lieu d’histoire intéressant à découvrir. Il abrite notamment (pour de vrai) les tombes de Leconte De Lisle et d’Eugène Dayot. Sur la plage qui sépare son enceinte de la baie de St-Paul, des fouilles ont découvert l’emplacement d’un second cimetière, réservé aux esclaves. Le site a, depuis, été aménagé.