Reportage

Le cœur du dodo

Une case multicolore surplombe l’océan. En y regardant de plus près, on constate que le bâti est composé de cœur.

ÉCO-LOGIS

Non content d’avoir récupéré la majorité de ses matériaux en s’interposant parfois entre les démolisseurs et les bâtiments, Yannick peut se targuer d’avoir un bilan carbone bien plus faible que la majorité des logements estampillés écologiques.

À deux doigts de l’autonomie alimentaire, ses plantations régalent les visiteurs et vice-versa. Plutôt que le tout-à-l’égout, le doux dingue a opté pour un système de filtration d’eau qui s’écoule dans le jardin. Et la boucle est bouclée.

Quand on tire le loquet en forme de dodo, le portail s’ouvre sur Yannick apportant les dernières touches à son havre de paix après un an et demi de construction. La cinquantaine passée n’altère en rien le regard clair qui s’illumine sous son crâne luisant. On y lit la fierté du self-made man revenu de loin quand il énumère, enthousiaste, les détails d’une maison tout droit sortie du Pays Imaginaire de Peter Pan, prête à accueillir une tripotée d’enfants perdus de tous âges désireux d’un séjour hors du temps.

Arrivé sur l’île il y a 27 ans, il avait rapidement trouvé à devenir maquettiste en bâtiment puis à porter de multiples casquettes pour devenir artisan touche-à-tout professionnel en constructions et agencement de magasins. Sans passer par la garantie décennale qui aurait coûté aux clients des sommes inutiles, il n’hésitait pas à proposer gracieusement des services de rectifications ou de réparations sur ses ouvrages. « J’aime que les clients soient surpris quand ils comparent le résultat fini aux plans. Au départ ils se disent que, pour le prix, ce sera correct sans plus, mais le résultat est au-delà de leurs espérances. Pendant dix ans, je n’ai pas eu besoin de cartes de visite, c’est le boulot qui me trouvait. »

Voilà notre homme, à pousser l’éthique jusqu’à tâcher de ne piquer le boulot de personne, embauchant principalement des Réunionnais dans son entreprise éthique. Mais le respect n’est pas réparti équitablement dans le milieu. Aux multiples tâches a dû s’ajouter la discipline olympique commune à la vaste majorité des indépendants : la course après les impayés et une administration sibylline. Cette dernière le laissera exsangue, au point de rendre sa carte d’artisan, écœuré.

La maison du bonheur

Il refuse d’alimenter plus longtemps un système qui change les hommes en numéros et en consommateurs. Il se recentre sur l’essentiel, une cafrine avec qui il a deux enfants et un foyer à agrémenter de mille et une bonnes idées. Ainsi s’esquisse une maison du bonheur où l’on consomme peu, où l’on produit beaucoup. Arbres fruitiers, potager, ruches et animaux, ce n’est pas l’autonomie alimentaire mais ça s’en approche, et les plats n’en sont que meilleurs.

Main verte, bricoleur invétéré et chouette papa, il envisage une cabane dans les arbres pour les mômes mais doit reconsidérer l’idée. « Avec les cyclones, ça se serait cassé la figure, alors j’ai plutôt pensé à une cabane au sol. » Avec sa mezzanine et sa mini salle de bain, l’habitat en forme de canadienne est cosy et s’avère être le déclencheur de la grande case.

« C’est peut-être ici que ça a commencé. Une fois où toutes les chambres d’hôtes du coin étaient complètes, on nous a appelé pour dépanner et on a reçu des gens pendant quelques jours. Quand ils sont repartis, ils m’ont demandé : « Combien on vous doit ? » Je n’allais pas les faire payer, ça m’avait fait plaisir de filer un coup de main mais ils ont insisté : « Une nuit dans une cabane comme celle-là, il y en a pour au moins 40€. » J’ai réfléchi par rapport au mille et quelques euros que ça m’avait coûté pour la construire, ça pouvait être amorti en quelques mois. »

Les années à s’extraire de la quête du profit en font un piètre businessman. Yannick ne cherche pas la richesse, il aimerait simplement pouvoir vivre du fruit de son travail. Aussi fixe-t-il la nuit à 20€ par personne. Idéalement, il laisserait bien une caisse à disposition dans laquelle on donnerait ce qu’on estime juste. « Je crois que quand on voit que le travail a été fait avec le cœur, on a naturellement envie de le récompenser. » l’humain avant tout

Dans son discours, il est question de remettre l’humain au centre, de mettre en avant des valeurs que la société assassine. Il faut dire que la solidarité a été un pilier central de la reconstruction alors que les banques lui ferment la porte au nez. Amis, voisins et famille lui prêtent de l’argent et main forte pour niveler un terrain laissé en jachère et monter ce repaire capable d’accueillir six personnes, huit si certains se dévouent à squatter le grand canapé du salon. En véritable projet de copains, le lieu est naturellement propice aux arrangements amiables.

L’autre pilier, c’est le système D. Yannick désosse des cases abandonnées, récupère et transforme tout ce qui lui passe sous la main pour redonner une seconde jeunesse ou attribuer un usage inattendu à des objets qui accrochent le regard et amusent par leur ingéniosité. Chez le dodo, des robinets se changent en luminaires, un récipient devient la base d’une lampe marine, une caisse à vin se découvre des talents de porte-PQ. Tout est ingénieux dans cette case équipée, et rien ne paraît cheap. « L’idée, c’était de montrer qu’on pouvait proposer mieux que ce qui se fait dans le commerce. Et ça a plus de charme. »

Entre le lit individuel qu’on atteint par une échelle biscornue dans une chambre qui emprunte à la cabane de Robinson avec planches de cryptomerias clouées au mur en guise d’étagère et armature en rondins de bois fendus, on est effectivement bien loin du meuble Ikéa condamné à l’effondrement en quelques années. Dans le repaire du Dodo, chaque pièce est un voyage et la salle commune dispose de ces larges divans de shahs couverts de coussins. Grand plus : la pièce lumineuse permet une vue à 180° sur le littoral turquoise avec un supplément passe de l’Ermitage à couper le souffle.

Vue à 180° sur le littoral

Sur la table du salon sont dessinés des damiers et un tiroir reçoit quantité de jeux de société traditionnels. Yannick rêve déjà de mur d’escalade et de chasses aux trésors à la recherche des dodos dissimulés aux quatre coins du domaine.

Autour d’un foyer de camp, un jardin fruitier traversé par un ponton patiente avant de devenir une étape d’un parcours botanique pédagogique. «  Je mettrais bien une ruche sous verre dans le salon. Tu peux regarder les abeilles pendant des heures, c’est plus intéressant que la télé. »

Évidemment, pour une déconnexion totale, il n’y a pas d’écran mais de nombreuses activités qui participent à se retrouver et à apprendre ensemble.

Pas besoin d’être un ornithologue confirmé pour s’assurer que Yannick est un drôle d’oiseau. De ces oiseaux trop rares qui s’attachent à des vertus qu’on pourrait croire aussi disparues que l’animal qui illustre les lieux. Cette volière extraordinaire est au contraire le lieu idéal pour les voir éclore, s’envoler et migrer, ajoutant à leur plumage un ramage d’humanité.


LE REPAIRE DU DODO
06 92 19 07 61
lerepairedudodo@outlook.fr
Tarif : 20€/personne
45 rue Tioucagna - 97422 La Saline
www.lerepairedudodo.com