Rando

Le Verger Rosthon : une nature dévoilée

Après quarante ans de dissimulation, le verger Rosthon dévoile ses paysages variés en nous contant ses histoires.

Comme dans les histoires de mauvaise fantasy, un passage est apparu au milieu de nulle part, dans la rue Mondon qui semblait jusque-là se satisfaire de son béton et des ronflements de la RN1. Comme dans les romans, il semble que le passage ait toujours été là. C’est le panneau qui invite à découvrir une gemme longtemps restée secrète qui lui confère un soudain attrait. Les inscriptions « Espace naturel Rosthon-Lataniers - Cœur de nature » enjambent un seuil qui ne laisse deviner un coin de verdure que par la présence de pictogrammes relatifs à la marche, au jogging et au pique-nique. Entre un mur grillagé jonché de tessons de verre et une grille rouillée qui longe la ravine, on aurait plutôt tendance à imaginer un cœur de cité, option terrains de foot sans filets cernés par les barres d’immeubles. D’ailleurs, le terrain est bien là, les immeubles aussi.

Un tuyau noir sert d’échelle à trois marmays qui raccourcissent leur chemin d’écoliers en traversant la ravine pour rejoindre les cases du Camp Magloire. Encore quelques pas et le verger se dévoile tandis que s’évanouissent les rumeurs motorisées : des manguiers au moins bicentenaires font ombrage sur des sentiers bordés de murets de pierres et d’enclos à pique-nique assez vastes pour accueillir les familles les plus nombreuses.

Ce qui frappe, c’est le dédale des sentiers qui s’éparpillent dans toutes les directions. Des panneaux indiquent des pistes pour s’y retrouver : Kala, Grande Ravine des Lataniers, Plateau Savane, Chemin des Anglais… Avec ses trente hectares, le sanctuaire est plus grand qu’il n’y paraît. Si on peut s’y promener aujourd’hui, c’est grâce à celui dont le nom est affiché sur un écriteau cloué dans un grande arbre : « Site du Parc Rostonne. »

Un homme âgé prend l’inscription en photo avant de secouer la tête dans un sourire désolé : « Ce n’est pas comme ça que ça s’écrit. » Il en sait quelque chose, Jasmin Hubert était copropriétaire du terrain qu’il partageait avec son beau-frère Joseph Rosthon Elisabeth, dit Rosthon. Bien mis avec ses cheveux laqués et la chemise rayée, seules des chaussures de rando trahissent sa volonté d’aller battre carré sur le domaine. Jasmin a accepté de m’accompagner pour une marche matinale parsemée de souvenirs et de légendes ancrées dans le patrimoine historique de l’île. « C’est un des premiers lieux cultivés par les colons et il y a toujours eu énormément d’arbres fruitiers. Les mauvaises langues disaient qu’à chaque décès d’esclave, on plantait un arbre sur son cadavre.  »

Quand il parle de Rosthon, c’est pour évoquer le bon vivant qui passait le plus clair de son temps sur sa propriété, invitant régulièrement famille et amis à partager les verres et les couverts. Avec ses animaux, ses légumes et ses centaines d’arbres fruitiers, il vivait son terrain comme une corne d’abondance accueillante dans une certaine limite. « Nous n’aurions pas pu ouvrir l’endroit à tout le monde, il nous arrivait déjà de subir la visite de chapardeurs. Certains dressaient des chiens pour partir devant. S’ils n’aboyaient pas, ça voulait dire que la voie était libre. »

Le Catéchiste des esclaves

À proximité du verger, à la place de l’actuelle école Evariste de Parny se tenait l’école des frères, chargée de l’éducation religieuse des Possessionnais. Parmi ses résidents notables, le Frère Scubilion avait été appelé pour y officier au milieu du XIXème siècle après avoir mené près de vingt années de campagne d’évangélisation massive auprès des esclaves de l’île. Cet engagement qui lui valut le surnom de « cathéchiste des esclaves » s’étendit même après 1848 et l’abolition de l’esclavage pour continuer à enseigner la doctrine catholique auprès des cafres. Selon Jasmin, le dévot venait sonner une cloche située sur les rives qui font face à l’entrée du verger pour appeler les habitants de la ravine à l’école du soir. Si la cloche a disparu, des traces d’habitations d’esclaves sont dénichables aux alentours.

VERGER DE COCÂGNE

Au cœur du verger, des escaliers mènent à un promontoire sur lequel est bâtie une absence de case. Ils sont le vestige d’une résidence, celle dudit Rosthon qui a fait don de ses terres à la commune quand la vieillesse ne lui permettait plus d’assurer la production. Devenue maison de gardien, squat de clochards puis tas de cendre, seules la mémoire et l’imagination reconstruisent sur quatre dalles la demeure d’antan.

«  Il y avait quatre chambres. La plus grande, c’était celle de Rosthon et sa femme. Là, c’était la mienne et ici, la cuisine. » L’espace qu’il désigne est un carré minuscule. J’imagine difficilement autant de monde dans un si petit carré. « Il n’y avait pas de salon, on était toujours à l’extérieur. On jouait aux cartes sur une petite terrasse sur le côté ou devant la maison. » Dans un sourire, Jasmin se rappelle les nombreux coups d’sec qui faisaient passer la nuit. « Quand on repartait le dimanche soir, on était plus fatigués du week-end que de la semaine. »

Le long de la falaise qui jouxte la maison, des murets, sensiblement différents de ceux que les emplois jeunes ont érigés pour baliser les chemins, remontent à l’époque de ces séjours indolents. Ceux contre la paroi contenaient les porcs destinés à finir en méchoui tandis qu’un garde-fou en bordure de verger endiguait les inondations.

Abandonnant les ruines, on atteint un puits que les racines ont disloqué. Ses nappes continuent d’alimenter le verger et l’armature est toujours visible autour d’une béance noyée sous les pierres et les feuilles de bambou. « Une fois, j’ai essayé de le vider pour voir comment ça se présente en dessous, avec un camion et des grosses pompes, mais je n’y suis jamais arrivé. »

Avec cette source intarissable, la végétation assouvit sa soif inextinguible en se riant des sécheresses qui peuvent s’abattre sur l’île. Elle vit sereinement son cycle de floraison et offre profusion de fruits aux promeneurs gourmands. Les arbres ont échappé à ce qu’Hubert appelle « la période critique », quand l’installation de la voie de chemin de fer déforestait massivement l’île. «  Sur les remparts de la route en corniche, il y avait plein d’arbres avant. On croyait que la nature était inépuisable. »

La commune s’attelle au rachat des sévices engendrés en voyant dans ce cœur végétal un moyen d’expression de développement durable. En concertation avec le Parc National, elle prévoit une replantation massive d’espèces endémiques qui permettrait de rapprocher l’espace le plus possible de ce qu’il était avant les premiers habitants. En défrichant le parc laissé en jachère jusqu’en 2014, on exhume des espèces endémiques de l’emprise des lianes papillons, cette peste végétale aussi belle qu’invasive alors que l’endroit est un véritable sanctuaire pour une flore généreuse : longanis, lataniers rouges, bois d’olive…

On y trouve également le malaye, ou « vomi lo syin » du fait de son odeur fétide, que les tisaneurs d’antan effeuillaient pour faire tomber la fièvre. Jasmin, lui, se souvient d’une autre méthode appliquée par la mère malgache qui était chargée de garder le terrain : « Son garçon avait escaladé la falaise jusqu’à un pied de sapotilles. Il y a un peu d’alcool dans le fruit et il en a tellement mangé qu’il nous est revenu fiévreux et titubant. Sa mère l’a allongé sur ses genoux et a posé un énorme sein sur son front. Dix minutes plus tard, la fièvre est tombée.  » De la vigie où vivait la famille originaire de la grande île il ne reste rien non plus, certainement emportée par les aménagements communaux.

Jasmin voit d’un bon œil ce regain d’activité d’un terrain laissé en friche depuis 1974. Et même si la nostalgie le tient généralement à distance du verger, la relève assurée par les riverains s’annonce prometteuse, pleine de jardins pédagogiques, d’expériences agro-écologiques et la restauration d’un vieux sentier qui ferait la liaison entre Dos d’Âne et Ravine à Malheur. Les esprits du site doivent voir d’un bon œil la somme des bonnes volontés réunies pour rendre plus éclatant cet écrin naturel. Aussi nous plaisons nous à déambuler dans le respect de leurs mémoires dans des promenades récompensées par la découverte de reliques des vies d’avant, et de celles d’avant celles d’avant. Autour du verger Rosthon, l’errance nous conduit à travers une variété de décors, des paysages rares et changeants sur lesquels s’attachent les souvenirs et les initiatives, un trésor dont la richesse mérite d’être préservée.

Plus d’informations : • Facebook : Latanier Nout Ker d’Vie (association sur le site de la Ravine des Lataniers) • Le site du Projet LIFE+ COREXERUN : www.reunion-parcnational.fr/life/