Reportage

Le Vitrailleur fou

Unique maître verrier de l’île, Guy Lefèvre a imaginé et fabriqué les vitraux d’une quarantaine d’églises.

À 83 ans, Guy Lefèvre n’a plus tellement bon pied. Il marche seul, appuyé sur sa canne, avec une lenteur imperturbable. On a pour lui les précautions polies qu’on réserve aux personnes fragiles, si bien que, lorsqu’on lui demande de se déplacer pour les besoins d’une prise de vue, on s’inquiète de son confort : rester debout n’est pas trop dur ? Veut-il s’asseoir ? On ne l’embête pas trop ? Il mime le professionnalisme résigné de la célébrité devant les obligations promotionnelles : « C’est la rançon de la gloire… » La phrase est immédiate et brève ; la voix est douce, le sourire en coin, le regard traversé par le reflet rapide de la lumière sur une lame aiguisée : bon pied peut-être plus, mais bon œil, sans aucun doute.

Anodine, la plaisanterie en dit long sur un homme qui, 50 ans durant, a discrètement posé sa marque sur le patrimoine architectural de La Réunion. Unique maître verrier de l’île, Guy Lefèvre a imaginé et fabriqué les vitraux d’une quarantaine d’églises à partir du milieu des années 60, et jusqu’en 2006, où il a créé pour l’église néoclassique de Trois Bassins 22 panneaux aux formes épurées. À l’exception d’une Piéta veillant sur la dépouille du Christ au fronton de l’édifice, les vitraux qui rythment la nef de Notre Dame des Sept Douleurs sont plutôt abstraits. Ils s’inspirent de la nature environnante pour composer une atmosphère paisible, dominée par des bleus célestes traversés de paille-en-queues, de verts forestiers et de jaunes solaires. On retrouve dans cet ultime ouvrage la modernité des formes qui distingue le travail de Guy Lefèvre. Il fut parmi les premiers verriers à accompagner le renouveau architectural de l’Église catholique.

À L’OMBRE DES CLOCHERS

À partir de 1962, le Concile Vatican 2 dispose que les églises devront se mettre à la page des nouveaux styles de construction. Des bâtiments sacrés d’un genre inédit sortent de terre rapidement et dès 1965, à la Plaine des Cafres, la chapelle du 23e Kilomètre devient le premier lieu de culte réunionnais à rompre avec la tradition néo-gothique. Béton armé, lignes droites, volumes découpés : dans cette esthétique brutaliste, les anciens vitraux au plomb qui habillent depuis le moyen-âge les alcôves des chapelles n’ont plus leur place. Guy Lefèvre reçoit sa première commande, et réalise des panneaux panoramiques d’inspiration cubiste. Le vitrail cesse d’illustrer des scènes de la Bible ou des points de la doctrine catholique, il devient plutôt une invitation à la contemplation à travers un jeu de formes et de lumières. En l’espace de trois ans, Guy Lefèvre applique cette idée dans cinq autres églises et devient l’un des artisans majeurs du renouveau esthétique catholique à La Réunion.

Ces accomplissements n’ont pas entamé l’humilité d’un homme qui s’étonne toujours de l’attention qu’on lui porte. Demandez-lui quel regard il pose sur sa carrière, il vous répondra simplement, toujours avec un soupçon de dérision : « Je suis parti de rien, et je suis arrivé à pas grand-chose.  » Demandez-lui comment il décrirait son style, et cet artiste qui a parfois dû lutter pour imposer sa modernité à des ecclésiastiques frileux se dérobera d’une feinte. Je le sais pour avoir essayé. « Je vous répondrais des bêtises. Je préfère laisser à d’autres le privilège de vous en raconter », m’a-t-il dit en rigolant, avant de se retourner vers sa compagne et biographe, Camille, avec un petit sourire : « Comment décrirais-tu mon style – à part pénible ?  » Guy Lefèvre a donc passé sa vie à modeler la lumière, mais il préfère toujours rester dans l’ombre, l’humour lui tenant lieu de parasol. Camille lui adresse avec tendresse une moue circonspecte, puis avance : « Assez moderne quand même, avec la dalle de verre… »

PINS DE CIRE ET DALLES DE VERRE

La dalle de verre est une technique proche de la sculpture qui utilise un verre très épais – un peu plus de deux centimètres. « C’est une matière que j’aime et que j’ai beaucoup travaillée, concède enfin Lefèvre. Avec la dalle de verre, on peut faire de très grands panneaux, résistants. Elle implique des formes plus droites et donc plus modernes que le travail traditionnel au plomb, ou que le verre collé sur verre. Comme j’ai beaucoup travaillé à La Réunion ou à Madagascar, c’était pratique : il faut faire des choses qui peuvent résister à de grands vents, à des cyclones.  »

Cette technique, comme les autres, Guy Lefèvre l’a perfectionnée en Métropole lors de stages chez différents artisans de renom, avant que ses pairs l’adoubent à son tour Maître Verrier dans les années 70. Mais c’est à Madagascar, où il est né, qu’il a découvert le vitrail en 1961. « Des bénédictins qui tenaient un atelier de verrerie dans la région de Tananarive avaient besoin d’un maquettiste. Ils savaient faire du vitrail à partir d’un dessin, mais ils ne savaient pas dessiner. J’ai accepté de travailler pour eux, à condition qu’ils me forment, pour que je puisse comprendre leurs contraintes techniques et les prendre en compte dans le dessin. C’est comme ça que j’ai commencé. »

L’EXPO

Les vitraux réalisés par Guy Lefèvre font depuis l’an passé l’objet d’une exposition rétrospective au Musée historique de Villèle, intitulée De l’ombre à la lumière. Le décrochage initialement prévu au mois d’août n’aura finalement lieu qu’après les Journées Européennes du Patrimoine, les 17 et 18 septembre. Profitez de ces prolongations pour découvrir les pièces, outils, films documentaires, maquettes et autres travaux préparatoires qui permettent de mieux comprendre le travail et la démarche du seul maître verrier de La Réunion.

Lorsque les moines de Pierre-qui-vire l’approchent, Lefèvre s’est installé depuis quelques années comme dessinateur dans un cabinet d’architecte. Contraint de travailler dès 1950 à la mort de son père, il s’est formé à la sculpture et à la céramique sur son temps libre, et démarre à ses heures une carrière de peintre. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il a toujours voulu créer : « Quand j’étais petit, à Madagascar, on faisait brûler des pins de cire d’abeille dans des vannes tressées, qu’on vendait ensuite pour faire de l’encaustique pour les meubles. Ma mère m’en achetait pour faire de la pâte à modeler. Un jour, j’ai sculpté un officier de marine avec sa paire de jumelles. Quand mon père est rentré, j’allais démembrer mon bonhomme pour récupérer la cire, et il m’a dit : laisse-le là, il est très bien. J’étais fier comme pas possible. » 

En 1965, il rachète la verrerie aux moines et s’installe à son compte. Deux ans plus tard, ses affaires le poussent à s’installer à La Réunion, où les commandes s’enchaînent.

LE SAIN ESPRIT

Quand il aborde son métier, Guy Lefèvre parle naturellement de son amour pour la matière, la technique, et l’invention de jeux de lumière. Mais pour un homme qui a passé une partie de sa vie à bâtir des églises, il en dit peu sur son rapport à la foi. Quand je l’interroge, il hausse les épaules et fait non de la tête : « J’aimais le travail, imaginer les vitraux, et j’aime les églises. Mais je ne suis pas croyant. » Il est pourtant très proche du premier ecclésiastique de l’océan Indien, l’Évêque Gilbert Aubry. «  C’était un ami avant qu’il rentre dans les ordres. Quand il était encore fiancé… » Léger sourire : « La foi est tombée sur lui comme Saint Paul sur son cheval. J’étais, pour ainsi dire, juste à côté. C’est lui qui a tout pris. »

Lorsque Monseigneur Aubry prend ses fonctions d’évêque, Guy Lefèvre a déjà travaillé sur 10 églises à La Réunion, dont celles du Port, de l’Étang Saint-Paul et de La Possession. Les deux hommes vont poursuivre durant vingt ans une collaboration fertile. Lorsqu’il manque d’inspiration, hésite, doute de la direction à prendre pour la création des vitraux, l’artiste consulte le prêtre. « Je l’appelais pour lui demander conseil. Il me répondait juste : Guy, fais pas le couillon…  »

À l’entendre, rien de tout ce ça n’a été très sérieux. Dans son atelier du village artisanal de l’Éperon, où il travaille depuis 1983, en face du four de verrier Tranchant qui date du début du 20e Siècle et qu’il faut bricoler régulièrement pour qu’il continue d’atteindre les 800 degrés nécessaires, la maquette de l’une de ses dernières pièces est encore affichée. Sur le dessin tiré d’un bas-relief égyptien, un homme tient une amphore et semble remplir la coupe d’une reine. Je demande à Guy Lefèvre de quoi il s’agit : « Toutankhamon versant un Coca-Cola à sa copine. »

Aujourd’hui, l’artiste ne prend plus place à son bureau, juste à côté du four, que pour faire des mots croisés et profiter de la lumière qui traverse la verrière. D’autres se chargent de faire vivre l’œuvre qu’il a imaginée. L’association Les Amis de Guy Lefèvre s’est formée autour d’un noyau de proches et de passionnés, dont Camille, sa compagne. Ils travaillent à l’édition d’un beau livre qui marquera la fin d’une année de rétrospective entamée au Musée de Villèle avec une exposition qui sera ouverte durant les vacances. Il aura fallu attendre plus de 80 ans et cette initiative collective pour que Guy Lefèvre se résolve enfin à passer, comme l’annonce le titre de l’expo, De l’ombre à la lumière.


LE PARCOURS

Édité par le Musée de Villèle et le Conseil Général en lien avec l’exposition, une carte dépliante permet de localiser quelques églises où l’on peut admirer le travail de Guy Lefèvre. L’itinéraire ouest permet, en une demi-journée, d’en visiter cinq, dont voici les adresses.

ÉGLISE DE LA CONVERSION
68 rue de La Bourdonnais – St-Paul
Ouverte tous les jours de 6h à 17h30

ÉGLISE NOTRE DAME DE LOURDES
Plateau Caillou – Saint-Paul
Ouverte tous les jours de 8h à 17h30

ÉGLISE NOTRE DAME DE LA PAIX
3, rue des Arums – St-Gilles
Ouverte tous les jours de 6h à 18h

ÉGLISE PAROISSIALE
26, rue de l’Église – St-Gilles les Hauts
Ouverte tous les jours de 6h à 18h

NOTRE DAME DES SEPT DOULEURS 7, rue George Brassens – Trois Bassins
Ouverte tous les jours de 7h à 18h