Reportage

Le Zèbre de Mafate les bains

C’est une cabane adossée à la colline. Un bungalow au confort minimal dans un écrin de verdure.

« À notre arrivée, il a fallu planter. Un simple éclat de verre pouvait faire démarrer un incendie. Contrairement à ce qu’on dit, ça ne part pas toujours d’une intention criminelle. » Thierry aime sa pampa. Cheveu pagaille et menton mal rasé, lunettes d’informaticien, t-shirt estampillé Kaya (icône, inventeur et martyr mauricien du seggae) : cet ancien punk anarchiste reconverti hippie conserve la dégaine échevelée d’un homme qui n’a jamais cessé de vivre en accord avec ses idées. Posé au milieu du zion où il est installé depuis 20 ans, il se souvient. Il a 30 ans quand il débarque avec sa fiancée : « On cherchait un loyer, on a trouvé un terrain. »

Bonne combine : c’est un agriculteur qui, en échange de leur gardiennage, les autorise à planter leur case au milieu de nulle part, sur un bout de propriété qu’il n’exploite pas. Impossible de bâtir en dur dans ce nowhere agricole, alors ils récupèrent des modules EOLES, sorte d’Algeco en métal, qui servent de structure à ce qui deviendra la maison. Un habitat démontable qui leur permettrait de plier bagage rapidement en cas de problème, le deal se situant alors à la limite de la légalité. Conçue comme un bateau, bardée de pin, la case leur paraît immense après des mois passés en mer dans un monocoque de 10 mètres.

DES RÊVES PLEIN LA VOILE

L’histoire commence dans le Val de Marne. Gamin du Grand Paris élevé dans un département rempli de banlieues rouges, Thierry est de la génération des blousons noirs à la Renaud et des punks anarchistes propulsés à mobylettes, dont il se revendique malgré une ouverture musicale plutôt mal vue dans le milieu : « Je supportais tous styles musicaux, et même le jazz pour faire chier les potes. » À l’époque, Thierry rêve de trip en Grèce à moto, finit en Yougoslavie en stop, part pour l’Afrique pour se perdre au Brésil. A son retour en banlieue, il s’adapte, bosse pour Dassault – un an dans des abattoirs, un autre sous les ailes des avions de guerre. « Pas franchement excitant », concède-t-il.

Son frère fait de la planche à voile à La Réunion. Il décide alors de le rejoindre et trouve du boulot comme dessinateur dans un cabinet d’archi. Après six ans d’éducation nationale à former les enseignants, il retourne au DAO (dessin assisté par ordinateur) et alterne les bureaux d’étude et la formation. Ça marche bien, très bien même, et après quelques mois de travail acharné, il peut se payer un bateau pour emmener femme et enfants voguer d’île en île : Mada, Mayotte, les Seychelles...

MAFATE LES BAINS

Puis retour à La Réunion, donc, où il finit par trouver cet immense terrain vierge au milieu de nulle part, le paradis pour un hobo qui se contente de peu. Avec passion et patience, il nous raconte comment il a transformé un désert en oasis. « On a planté des fruits à pain, des cocotiers, des pieds de combava et des bananiers. Ça apporte de l’ombre et de la fraîcheur. Et ça permet de compléter l’assiette du visiteur avec des produits du terrain ». Sur ces 3,5 hectares exploités par un agriculteur poussent des pieds de mangues early gold et josé, arrosés pied par pied au goutte à goutte. De 1994 à 96, la savane se transforme en un îlot de verdure : le verger, le jardin et la maison en bois, le tout alimenté en eau par les nombreux captages en amont. « Grâce à cela on n’a jamais manqué d’eau. En fait on ne manque de rien et en même temps, c’est vraiment tranquille. Le voisin nous surnomme Mafate les Bains ».

Tout ici respire le patchouli et la fleur de frangipanier accrochée derrière l’oreille. On s’imagine très bien en pantalon patte d’eph, assis le soir au coin du feu avec une guitare acoustique au bras à jouer des chansons Yé-Yé. J’entends d’ici Joe Dassin siffler sur la colline en attendant désespérément sa bergère, un bouquet d’églantine à la main...

Une fois la maison achevée, et après de nouveaux voyages dans les eaux de l’Océan Indien, la Cabane du Zèbre prend forme quelques années plus tard, vers l’an 2000. Sa charpente en cryptoméria soutient des pannes en gaulettes de goyavier recouvertes de paille de vétiver. « La production étant quasi abandonnée à l’époque, il a fallu en faire planter 5000 m² pour couvrir les 12 m² de la cabane. » Douze ans après, la couverture est habitée de termites : il faut démolir. Et reconstruire sur le même plan mais en dur, cette fois. Le pin sera retenu pour la charpente et le bardage, pour ce qui ressemble aujourd’hui plus à un bungalow qu’à une cabane.

CHANGEMENT D’AIR

« J’ai tout fait moi-même, la maison comme le bungalow. Je suis dessinateur – projeteur en architecture, c’est mon métier. » À côté de la cabane, Thierry installe un sanitaire sommaire mais fonctionnel et un coin cuisine, en extérieur comme dans le temps lontan. La première activité proposée sur le site de ce gîte pas banal : la sieste dans le hamac. Et c’est vrai que malgré les moustiques et la chaleur, à peine tempérée par la verdure, on s’y sent bien. « Les gens viennent chercher l’isolement. On reçoit à 50/50 des touristes venant récupérer après leurs randos et des locaux qui veulent un changement d’air, à 20 minutes à pied de la mer ».

Maintenant que la Cabane tourne à plein, son prochain projet est un dériveur intégral, démontable et transportable, utilisable en cabanon, à installer sur une plateforme roulante dans son jardin, pour le mettre face au vent. «  Sinon il fait trop chaud... »

Mais au fait, pourquoi le Zèbre ? Est-ce pour rappeler que dans ce monde rien n’est tout noir ni tout blanc ? Ou bien est-ce une référence au film de Jean Poiré, où le héros excentrique mène plusieurs vies en même temps ? Sur la question, notre Thierry reste évasif. Tant mieux : le mystère reste entier.

Cabane du Zèbre
06 92 20 12 55 / Tarif à la semaine : 250 € / Une nuit : 40 €
www.cabane-du-zebre.sitew.com