Reportage

Les mains en l’air

On le sait peu, mais Trois Bassins est l’un des principaux viviers de l’artisanat réunionnais. Les 19 et 20 décembre prochain, le 2e Marché de Noël sera l’occasion de s’en rendre compte. Avant-goût avec quatre artisans et créateurs qui, de la déco à la musique en passant par les rillettes montrent toute l’étendue d’un savoir-faire tous azimuts.

Jean-Noël Urbatro
AMOUR TAMBOUR
Une case créole et sa cour, on ne peut plus simple. En contrebas, on devine un jardin et un parc aux animaux. « Cabris, volailles, lapins... j’ai tout ce qu’il me faut ici ». Le reste, Jean-Noël Urbatro le gagne à coup de clous enfoncés dans les tiges de fleurs de canne et cadres en bois qui constituent ses kayambs, l’instrument traditionnel du maloya dont il est l’un des fabricants les plus respectés. Ses kayanms sont dispersés aux quatre coins de l’île, sur les marchés, dans les boutiques de souvenirs, lors des fêtes locales et même... en métropole.

« J’ai mille pièces qui partent en France chaque année. En général je suis derrière, comme au Salon de l’Artisanat à Porte de Versailles, en avril », note l’artisan tout de modestie. Ce travail l’occupe tous les jours. Pour lui, pas de week-end en famille sur le bordmèr ou de pique-nique chemin volcan. Ses vendredi et samedi, il les passe sur le marché forain de Saint-Paul. Là, il peut expliquer son art et partager sa passion. Mais pour transmettre son savoir-faire il préfère son chez-lui, à Trois-Bassins.

« On travaille en famille en cas de grosses commandes. Tout le monde donne la main et gagne un ti monnaie ». Outre les kayambs, Jean-Noël fabrique toute la famille des instruments du maloya traditionnel : bobre, roulèr, djembé, pikér et sati. Il monte aussi des mini-cases créoles en contreplaqué, carton, bois de natte et vétiver. Curiosités qui s’arrachent « comme des petits pains ».

À 57 ans, celui qui exerce ce métier depuis 22 ans, après avoir été maçon, n’a plus rien à prouver. Casquette Dodo Sportif, veste Kawasaki, jeans et savates : Jean-Noël Urbatro a tout du gars heureux qui vit à la fraîche. Et son Trois-Bassins à lui a des airs de vieille campagne où il fait bon respirer à pleins poumons.

Rendez-vous : Tous les vendredi et samedi au marché forain de St-Paul.
Tél :0693.70.12.96 Web : http://chauviere.sitego.fr


Sergio Nève
FILS DE FER
36 ans, toutes ses dents et un fer à souder ; Sergio Nève termine ses journées avec la gueule noire d’un héros de Germinal, mais le sourire aux lèvres. Depuis un an et demi, cet autodidacte a fait de sa passion un métier : il est ferronnier d’art. Dans le cri du métal que l’on scie, dans le feu des étincelles, dans les nuages ferreux du polissage qui lui noircissent le visage, il s’épanouit, non loin de l’enclume où son grand-père maréchal ferrant battait déjà son lourd marteau, et qu’il conserve précieusement dans son atelier.


« Je ne suis pas comme lui forgeron, je ne fabrique pas mon propre métal, mais c’est de lui que je tiens cette passion je pense.Au départ, c’était un passe-temps, j’ai commencé par faire mon propre mobilier, créer quelques luminaires. Je ne pensais pas en vivre un jour. Quand je suis arrivé à La Réunion (il vient de Cannes, NDLR) il y a six ans, je me suis installé pour créer un nouveau produit alimentaire, de l’ananas confit au rhum. Et puis j’ai voulu changer, et mes amis qui voyaient les pièces sur lesquelles je travaillais sur mon temps libre m’encourageaient à me lancer comme ferronnier. Finalement je me suis lancé, et je ne regrette pas. »

Et pour cause : son carnet de commande est plein. Lorsque nous le rencontrons, il achève le mobilier d’une boutique de vêtement à Saint-Gilles, où on lui a donné carte blanche. « Je fais finalement assez peu de travaux traditionnels de ferronnerie, comme les portails par exemple. Mon truc, c’est vraiment la création d’objets, de luminaires et de mobilier, dans un style plutôt industriel. J’aime que le métal, qui pour moi est une matière noble, reste brut. Je le travaille pour qu’il soit propre, et je le vernis, mais si je peux éviter de le peindre, j’évite. J’assume aussi mes soudures. Je ne les efface pas à la meule, je préfère les travailler pour qu’elles soient belles. »

Comme souvent lorsqu’il s’agit d’artisanat, la simplicité cache donc chez Sergio Nève un travail patient et minutieux.

Le marché de Noël de Trois Bassins, 19 & 20 décembre

Artisans, paysans et producteurs du cru, en plein air, dans la fraîcheur des hauts : le marché de noël de Trois Bassins est une saine et agréable alternative aux courses de fin d’année dans des super marchés encombrés d’embouteillages humains. Sans compter que des animations et des ateliers gratuits sont organisés tout au long de la journée pour permettre aux enfants de fabriquer leurs propres décorations de noël. Des concerts ont également lieu chaque soir.
Abats-jours faits de lanières de métal et qui projettent des zébrures lumineuses, tabourets de bar minimalistes aux formes géométriques, ajouts de bois cérusé « à la Sergio » : les pièces imaginées par cet autodidacte partagent des lignes droites, sobres, et témoignent d’un goût marqué pour une épure efficace et moderne.

Arnaud Sirot
CADRE SUPÉRIEUR
On pensait le métier d’encadreur disparu, ou presque, en même temps que ces comptoirs spécialisés des grandes enseignes de bricolage où une dame formée à la hâte vous annonçait des délais de deux mois pour mettre votre petite photo de mémé sous verre. Eh bien, on se trompait. « C’est vrai que c’est un boulot qui devient rare, mais il y en a qui s’accrochent ! » Des encadreurs qui s’accrochent... On ne sait pas si Arnaud Sirot est amateur de jeu de mots, en tout cas on sait qu’il travaille beaucoup : « J’ai arrêté de compter à 70 heures par semaine. »

Il partage son temps entre sa boutique, Images Déco, à St-Paul, et son atelier situé dans la Zone Artisanale de Trois Bassins. C’est le prix à payer pour tenir quoi qu’il arrive les délais promis à ses clients (15 jours max, quelle que soit la nature du cadre à fabriquer) et pour pouvoir continuer de pratiquer son métier dans le respect des règles de l’élégance. Ici, pas de vitres en plexiglas, pas de moulures cheap montées à la va-vite : « Je mets un point d’honneur à défendre une façon de faire ce métier correctement, avec des matériaux dignes de ce nom. »

Et s’il accepte volontiers de tout encadrer, même les collages de fête des mère et les canevas de chatons de votre grand tante, sa spécialité est un peu plus moderne : la caisse américaine. Une méthode d’encadrement classe et actuelle, plutôt destinée aux grandes toiles. Ce mode d’encadrement a séduit notamment le galeriste ambulant Olivier Poudou, qui fait la promotion des plasticiens locaux et les expose dans divers lieux de l’île, dont l’hôtel Lux****. Grâce à cette collaboration, Arnaud a pu encadrer une partie des peintres les plus intéressants de l’île, Jimmy Cadet ou Éric Raban.

Il a aussi lancé récemment une galerie en ligne qui propose des tirages photographiques en collaboration avec différents photographes réunionnais. Scènes de la vie quotidienne, paysages, photo sous-marine : le site fonctionne comme une banque d’image. Vous choisissez celle qui vous plaît, le format auquel vous aimeriez l’imprimer, le support et une gamme de finition. Prix d’arrivée : de 19€ pour une impression simple sur papier de 20 cm sur 30 cm à 200€ pour les plus grands tirages sur des matériaux de plus grande qualité. Une idée connectée et inventive pour offrir aux touristes des souvenirs photographiques modernes.

La boutique Images Déco– 13 d Route des 1ers Français –St-Paul
Horaires : Mercredi - Vendredi : 14h - 18h Samedi : 9h - 18h
Tél : 0693.90.20.20 Web : www.imagedeco.re La galerie en ligne www.ile-en-cadre.re


Marie-Michèle Fatol
LA CANARDEUSE
Les bottes en caoutchouc, la blouse et tout l’équipement du laboratoire d’où elle vient de sortir pour nous parler – « D’accord, mais pas longtemps ! », nous a-t-elle prévenus – et le téléphone qui sonne sans arrêt : c’est à peine si, avant de poser pour la photo, Marie-Michèle Fatol prend le temps de demander à sa secrétaire si sa tenue est convenable en ajustant d’un geste éclair la charlotte qui lui couronne la tête. « On est en pleine transformation, la journée est courte et ce soir, il faudra livrer. Je n’ai pas trop le temps, il y a beaucoup de choses à faire. » La semaine précédente, elle avait déjà esquivé le rendez-vous pour des raisons similaires : « Nous préparons la transformation, il faut faire les courses, aller récupérer toutes les matières premières. Je n’ai pas trop le temps, il y a beaucoup de choses à faire. »

Vous l’aurez compris, Marie-Michèle Fatol est une dame occupée. Fermière, elle a repris il y a quelques années l’exploitation de son mari, et la présidence de l’Association des Producteurs et Tansformateurs Fermiers (APTF) de Trois Bassins, une coopérative agricole qui rassemble une quinzaine d’exploitants de la région, et dispose d’un laboratoire de transformation où ils fabriquent des rillettes, quelques plats cuisinés, divers produits à base de volaille, et surtout la spécialité de Michèle : le foie gras. Elle-même éleveuse de canards, elle se fournit régulièrement chez d’autres confrères pour parvenir à satisfaire une demande en forte progression dans l’île, et développer la filière des des produits fermiers locaux de qualité. Une filière qui respecte les produits du terroir et cultive les traditions de la gastronomie paysanne en les adaptant aux saveurs réunionnaises : rillettes parfumées aux litchis, au combava ou à l’ananas.

Un goût et un savoir-faire péi que Marie-Michèle Fatol s’attache aussi à faire connaître et reconnaître, puisqu’à travers l’APTF, elle participe également à l’organisation du Marché de Noël de Trois Bassins, véritable vitrine pour les producteurs et agriculteurs de la commune, mais aussi pour tous ses artistes et artisans.