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Sur les traces de Michel Vaillant

Lon Mon Poy

Aux Colimaçons, l’une des dernières vieilles boutiques chinoises des hauts de La Réunion abrite les souvenirs de la famille Lon Mon Poy. Pour en trouver le chemin, il faut suivre les traces laissées par le pilote Michel Vaillant dans un album publié en 1981, Rallye sur un volcan.

Pas d’enseigne, pas d’indications, pas de numéro de téléphone dans le bottin, quasiment rien sur Internet. Juste une vieille façade en bardot qui tombe d’un toit de tôle nue, et derrière les volets ouverts, une pénombre impassible embrasse la silhouette immobile d’un boutiquer chinois. Debout derrière son vieux comptoir, son visage s’y reflète, affadi, sous la pâle lueur d’un néon fatigué. Le promeneur distrait pourrait très bien passer devant la boutique de la famille Lon Mon Poy sans lui prêter attention, accaparé par la vue plongeante vers le lagon de Trois Bassins dont on profite depuis l’étroit virage du village des Colimaçons où elle se tient, depuis si longtemps que plus personne ne sait très bien quand, au juste, elle a été construite.

À plus forte raison, le passant inaverti ne pourrait soupçonner que ce vestige fut autrefois une adresse courue. Dans les années 70 et 80, Joseph Lon Mon Poy accueillait à la table de la maison d’hôtes qu’il avait adossée à son magasin tout ce que l’île comptait de gourmets et de célébrités de passage, attirés par la réputation de son poisson farci. Parmi eux, le dessinateur Jean Graton, auteur des aventures du pilote Michel Vaillant, qui puisa dans un voyage à La Réunion l’inspiration d’un album intitulé Rallye sur un volcan, publié en 1981. Il aima tant le lieu et son propriétaire qu’il les cita dans son ouvrage, et le simple boutiquer devint un personnage-clé de son histoire, qui s’achevait même sur cette invitation : « Si vous passez un jour chez Joseph, demandez-lui de vous montrer son livre d’or ! » En 2001, un collectionneur de passage à La Réunion le prit au mot, et se mit en tête de retrouver la boutique, avec pour seuls guides les dessins de Graton. Il avait l’intention de s’en faire signer un exemplaire par ce commerçant devenu par hasard héros de bande dessinée. Parvenu à destination, il fut déçu d’apprendre que Joseph était mort quatre ans plus tôt. Mais il fit la rencontre de ses deux fils, qui ont repris le flambeau paternel.

« C’est pas tout le monde qui peut continuer à vivre, comme ça, dans un livre… » En nous montrant fièrement les pages abîmées de leur exemplaire personnel, qui traîne toujours à portée de main, Éric et Patrick Lon Mon Poy nous racontent l’itinéraire romanesque de leur père. Car derrière l’aimable naïveté de l’homme que décrit Jean Graton dans son récit se cache une épopée plus profonde, celle d’un immigré chinois dont le destin épouse l’histoire du peuplement de La Réunion. Né dans un village proche de Canton dans les années 20, Joseph Law Mon Poy a 14 ans quand l’aviation japonaise bombarde des objectifs civils dans la province du Guangdong, avant de l’envahir au début de la guerre sino-japonaise. En 1938, il quitte seul la maison familiale pour fuir le pays. Il embarque sur un navire en partance pour La Réunion, où doit l’attendre son oncle, installé dans l’île depuis l’époque de l’engagisme. Cuisinier réputé, ce dernier gère déjà la boutique pour le compte d’un grand propriétaire du village. Mais le jour prévu de l’arrivée de son neveu, il n’est pas sur les quais. « Il avait le démon du jeu, expliquent aujourd’hui les enfants de Joseph, et de l’opium… Il avait oublié notre père, qui s’est retrouvé embarqué jusqu’au Cap, en Afrique du Sud, avant de revenir. »

Lors des formalités d’immigration, les officiers de l’état civil se trompent dans l’orthographe, et Law Mon Poy devient Lon Mon Poy, « un nom qui a des consonances plus vietnamiennes que chinoises », précise l’ainé de Joseph, Éric. « Je ne pense pas que j’aurais eu, à son âge, le courage de partir seul comme lui, ni celui de travailler ensuite comme il l’a fait. » Durant la soixantaine d’années qu’il a vécues à La Réunion, Joseph a été tour à tour et même parfois simultanément boulanger, charcutier, commis dans les cuisines des grands propriétaires, agriculteur, transporteur de cannes, entrepreneur dans le BTP, boutiquier et chef de sa table d’hôte.

Le souvenir de ces années lointaines où l’entreprise familiale proliférait autour de cette boutique dessine sur le visage d’Éric un sourire nostalgique. « C’était un lieu important pour les gens, un lieu de vie et de rencontres, ils passaient le matin sur le chemin du travail, ceux qui ne savaient pas lire nous amenaient leurs papiers, et le soir il y avait la buvette… » De ces scènes de la vie lontan, il ne reste aujourd’hui que le décor. Mais il est intact. Le parquet de larges planches usées, les étagères chargées de boites de conserve colorées et de fromage « coco de mort », les grilles de fer qui séparent la buvette du reste de la salle, les vitrines où s’affichent encore les prix en francs sur d’antiques multiprises et des rustines de vélo, des grègues en fer blanc, et l’arrière-boutique plongée dans l’obscurité où le passé s’abîme en prenant la poussière.

Aujourd’hui, l’épicerie tourne au ralenti. « Il y a encore la buvette, qui permet de tenir… » dit Éric dans un soupir. Le développement des supermarchés, des transports en commun qui emmènent les gens vers l’activité du littoral, et les nouvelles habitudes ont achevé de rendre ces vieux commerces obsolètes. Demain, la boutique se transformera peut-être en point chaud, « pour s’adapter aux besoins du village. » En attendant, le passé reste maître chez Lon Mon Poy. Il tient dans une main : un petit carnet d’écolier jauni, dont Joseph avait fait son livre d’or. Celui qu’il tendait humblement en 1981 à Michel Vaillant dans l’une des cases de Rallye sur le volcan. Celui où son auteur, Jean Graton, a laissé une dédicace qui fait toujours la joie des propriétaires : « C’est la seule dédicace de Michel Vaillant qui a été dessinée au stylo Bic ! »