Visite

Visite guidée

Migrants d’avant

Longtemps laissé à l’abandon, le Lazaret de la Grande Chaloupe est aujourd’hui l’un des monuments incontournables du patrimoine réunionnais. Un lieu-clé de l’histoire de l’île, et une fenêtre symbolique sur celle des migrants, comme on dit désormais, qui ont contribué à faire de la France un peu plus qu’un « pays de race blanche ».

« C’est ICI qu’est l’âme réunionnaise ! » La voix soudain plus forte et les indexes des deux mains de mon guide qui pointent ensemble vigoureusement vers le sol insistent sur le caractère définitif de la déclaration : ici et pas ailleurs. Longtemps laissé à l’abandon, le Lazaret de La Grande Chaloupe n’est inscrit sur la liste des monuments historiques que depuis 1998, et sa rénovation n’a débuté qu’il y a une dizaine d’années. Le lieu a pourtant été, durant près d’un siècle, un passage obligé pour les dizaines de milliers d’engagés, ces ouvriers recrutés dans le monde entier pour fournir aux propriétaires terriens une main d’œuvre bon marché après l’abolition de l’esclavage.

Indiens, Africains, Malgaches, Chinois ou même Océaniens : beaucoup des hommes et femmes qui ont peuplé La Réunion ont débarqué non loin de là, à l’endroit où se dressent désormais les immenses grues du chantier de la Nouvelle Route du Littoral. Ils ont marché jusqu’à ces longères coincées dans l’ombre des remparts de la ravine de la Grande Chaloupe, où l’on retenait les passagers des navires suspectés de transporter des malades, ou venant de pays que l’on pensait touchés par les maladies dites pestilentielles : variole, fièvre jaune, peste ou choléra. Les bâtiments de ce centre de rétention sanitaire, conçus pour accueillir 400 personnes, ont pu en contenir aux périodes d’affluence près de 1000, installées sur des nattes en attendant la fin de leur période de quarantaine – 10 jours minimum pour les travailleurs engagés, beaucoup plus longtemps en cas d’épidémie.

Impossible de savoir exactement combien de personnes sont passées par ici entre la mise en service du lazaret, vers 1860, et son abandon définitif au milieu du XXe siècle. Impossible également de savoir combien, exactement, y sont mortes, victimes de maladies contractées lors de la traversée ou au contact des autres résidents. On sait en revanche un certain nombre de choses sur l’organisation de la vie au sein de cette zone de quarantaine, à mi-chemin entre la prison et l’hôpital, où des gens venus du monde entier se retrouvaient isolés ensemble. Ce côtoiement contraint en terre étrangère a provoqué des frottements et des mélanges culturels où l’on peut voir les prémices du processus de métissage qui a donné naissance à la culture réunionnaise. C’est sans doute ce qui explique le discours catégorique du guide lorsqu’il présente rapidement le lieu et son importance.

Pour mieux s’en rendre compte, il faut s’attarder dans les salles de l’exposition Métissage Végétal, qui illustre à travers les plantes l’adaptation des engagés aux ressources et aux ingrédients dont ils disposaient sur place, et leur influence sur leurs habitudes culinaires, cultuelles ou médicales. Cette seconde exposition complète parfaitement la première, plus générale, et apporte un grand nombre d’informations et d’anecdotes qui permettent d’imaginer ce qu’a pu être la vie au lazaret, antichambre de la créolisation. Les marges de cet article en sont quelques échantillons.

Ô Zamal

Le Lazaret contient la preuve que le zamal n’a pas attendu Ousanousava pour avoir mauvaise réputation. La thèse du Dr Coustan, médecin ayant travaillé au Lazaret dès les années 1860, précise ainsi que l’usage de certaines drogues comme le bétel, en vogue parmi les engagés, pouvait être encouragé par les médecins pour soulager leurs « soucis » et leurs « inquiétudes ». Le bon docteur précisait en revanche aussitôt : « Nous condamnons celui d’un certain poison narcotique dont les effets sont déplorables. Je veux parler du chanvre indien. »

100 balles et un mars

Tous les pensionnaires du lazaret n’étaient pas logés à la même enseigne. Lorsqu’il arrivait à de riches voyageurs de s’y trouver retenus, ils bénéficiaient en échange d’un prix raisonnable d’attentions et de menus spéciaux. Mais ça ne les empêchaient pas de se plaindre. Dans une lettre adressée au gouverneur, l’un d’eux réclama par exemple qu’on y fasse installer un tennis et de quoi jouer au croquet, et rapporta pour appuyer sa demande la remarque d’une jeune connaissance : « Une quarantaine sans croquet est une année sans printemps. »

Idée reçue

L’histoire mal connue du lazaret et son aura négative (isolement forcé, promiscuité, peste, choléra et mort ne sont pas des facteurs favorables, il faut l’avouer) ont parfois répandu l’idée que le lieu est associé à l’histoire de l’esclavage. C’est à la fois faux et vrai. Bâti en 1860, soit 12 ans après l’abolition, le lazaret n’a jamais accueilli le moindre esclave. Mais d’une part, dans les décennies qui ont suivi l’abolition, l’immigration africaine et malgache était encore à La Réunion largement assimilée à la traite. Et d’autre part, la construction du lazaret était une forme de réponse aux nouveaux flux migratoires impliqués par l’engagisme, lui-même conséquence directe de la fin de l’esclavage, et forme de travail contraint où la liberté de l’engagé était toute relative.