Reportage

Nico, la flibuste tourne au vinaigre

À la lisière de la forêt bigarrée des parasols et autres tentes abîmées flotte comme un drapeau noir. Il marque l’entrée d’une échoppe un peu spéciale pleine de flacons au couleurs étranges.

Il suffit de passer devant Les Trésors de La Buse, à quelques pas de La Bergère qui borde la plage obsidienne, pour que sa singularité nous saute aux yeux : outre qu’il soit l’un des rares à porter un nom, outre ses drapeaux noirs et sa noix de coco sculptée en tête de flibustier, c’est le seul stand qui nous invite à quitter les artères passantes pour y pénétrer, comme une échoppe rangée au milieu du désordre.

Le temps d’un regard sur les couleurs vives contenues dans des bouteilles, fioles et bocaux que nous voilà déjà piégés dans l’antre du pirate. Nico, le capitaine qui colore depuis une décennie les étalages de ses récipients parfumés et de son accent aquitain n’a rien d’un marin d’eau douce. En redoutable mercenaire, il a su tirer son épingle du jeu en s’engouffrant dans l’angle mort de la concurrence : « Tout le monde se battait pour avoir le margouillat, le paille-en-queue, le dodo. Moi, j’ai cherché quelque chose qui pouvait être endémique d’ici, que personne n’utilisait. Et j’ai trouvé le pirate La Buse. »

Jolly Rogers, cartes anciennes, cafés, vinaigres, épices et sirops : son étal n’a plus rien à voir avec celui des débuts, quand il s’était lancé en vendant des fruits et légumes, sans grand succès, regardant avec dépit sa marchandise encombrer la planche d’invendus. Il opère alors un changement de cap stratégique : « Ce qu’on ne vendait pas, on en a fait des confitures. Et comme ça me gonflait, je me suis dit  : « Pourquoi pas du vinaigre ? » Il a ensuite fallu faire sa place dans la cohue, et trouver le bon emplacement : « Quand on s’est installé ici, il y a six ans, personne n’en voulait parce que c’était de la terre battue au sol. On prenait la poussière dans la gueule dès qu’il y avait du vent. Le soir, les gens venaient y pisser. La pizzeria nous emmerdait comme pas possible. Mais le responsable des places nous a dit : « Ca va changer. » J’ai vu le potentiel, la façade, la profondeur. J’ai dit : « Je prends. »

Banco ! Dans son cabinet de curiosités savoureuses en retrait des allées bondées, ses vinaigres s’arrachent. Curcuma, letchi, tamarin, goyavier… les parfums tapent à l’œil, au nez et aux papilles, agrémentant chaque plat d’une empreinte spécifique. « Je fais macérer des fruits dans un vinaigre de vin vieux que je fais venir de Bordeaux. Si tu prends des racines comme le curcuma ou le gingembre, c’est très long, les fruits doux comme l’ananas et la cannelle aussi. Par contre, la vanille et les fruits acidulés agissent très vite. Je me suis ramassé avant de trouver les bons trucs. Il y en a d’autres qui font du vinaigre mais personne n’a une telle collection » se vante le commerçant dont la renommée – et les produits – voguent dans les cuisines des restaurants de l’île et au-delà des mers. « Et tout ça, sans avoir de site Internet ! »