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Visite guidée

Stella Matutina, la résurrection

Après d’énormes travaux, Stella Matutina a rouvert ses portes avec une ambition nouvelle : à travers le sucre, raconter l’histoire et la culture réunionnaises au grand public, et devenir le plus grand musée de l’île.

Devant l’entrée, un petit sucrier en argent semble flotter dans une vitrine. La modestie de l’objet dénote, quand on sait le gigantisme des travaux qui viennent de s’achever ici, et la grandeur de leurs ambitions. Lancée en 2011, la rénovation du musée de Stella Matutina aura duré plus de quatre ans, et coûté 47 millions d’euros. Un immense auditorium de 400 places, un centre de ressources et une salle d’exposition temporaire de 500 m2 ont été ajoutés aux bâtiments historiques de l’usine, qui ont eux fait l’objet d’une réhabilitation techniquement complexe. Pour placer les pièces les plus imposantes des nouvelles collections sur les hautes coursives métalliques où circulent désormais les visiteurs, il a fallu prévoir chaque étape minutieusement pour éviter de se retrouver avec un musée terminé à l’intérieur duquel on ne sait plus comment faire rentrer un camion ou une machine industrielle. Imaginiez que vous possédiez des meubles si énormes qu’ils ne pourraient rentrer chez vous par la porte, et que vous soyez obligés de les installer avant d’avoir achevé de construire votre maison. Figurez-vous ensuite que votre maison soit une halle haute et large de plusieurs dizaines de mètres, traversée par un labyrinthe de passerelles connectées par des escaliers : vous obtenez un casse-tête en 3D diabolique, d’autant que la présence d’amiante dans certains édifices, décelée en cours de travaux, a rendu nécessaire l’épuration des structures. Cerise sur le gâteau, l’ensemble du parc de plusieurs hectares qui entoure le musée a été repaysagé.

Grandes ambitions

Mais l’ampleur et la difficulté de la tâche était justifiée par les ambitions nourries pour le nouveau Stella. Tombé en désuétude après 15 ans d’exploitation, le petit musée industriel n’avait pas su s’adapter à l’explosion des technologies numériques et à l’évolution des structures muséales vers une offre de divertissement scientifique, qui impliquent un renouvellement et une mise à jour régulières des expositions. Il aurait peut-être lentement sombré dans le délabrement si le Conseil Régional n’avait pas, en 2011, fait de sa réhabilitation l’un de ses deux grands projets muséaux, avec la modernisation de la Maison du Volcan. Cette résurrection devait voir Stella réinventé en pièce maîtresse du patrimoine historique réunionnais, dont la vocation ne serait pas simplement industrielle, mais prendrait une dimension humaine pour aborder, à travers l’histoire du sucre, celle des hommes qui l’ont écrite. L’ambition affichée était de bâtir en lieu et place du petit musée de la canne un centre de savoir populaire pour aborder l’histoire réunionnaise dans son ensemble ; un méga-musée où, de l’esclavage à l’engagisme en passant par les emblèmes de la vie quotidienne de nos devanciers, chacun pourrait découvrir la culture de l’île dans ses grandes lignes et ses petits détails, et ceci tout en s’amusant.

Histoires anciennes, nouvelles technologies

C’est dans cette perspective qu’à l’entrée de la nouvelle exposition principale, il faut considérer ce petit sucrier en argent sur le ventre duquel a été scupltée une fresque illustrant la coupe de la canne à l’époque de l’engagisme. Un objet usuel, anodin, inscrit dans la vie de tous les jours, mais qui raconte une histoire. Placé aux portes du musée comme un gardien du temple, il est finalement bien à sa place, et donne le ton du nouveau projet scientifique de Stella, dont les équipes ont beaucoup collaboré avec les anciens ouvriers de l’usine pour tenter d’approcher, à travers les objets présentés, la réalité vécue par ceux qui y travaillaient. Un projet qui s’est ouvert, aussi, aux histoires plus anciennes. Ainsi toute la première partie du parcours nous plonge-t-elle dans celles de la plante et des esclaves qui, les premiers, la cultivèrent à La Réunion. C’est dans ce premier voyage que l’utilisation des technologies numériques est la plus importante. Larges écrans tactiles, projections vidéo, maquettes interactives éclairées par des jeux de lumière : les informations scientifiques les plus académiques sont ici toujours intégrées à un dispositif ludique pour plaire aux plus jeunes. Une belle réussite, notamment : un tableau à bascule sur lequel est disposée une carte. Il faut manipuler le plateau pour y déplacer une boule sur un parcours qui retrace le périple, le long des côtes africaines, des bateaux de marchandises à l’époque des premiers colons. En se déplaçant, la boule active des capteurs qui déclenchent l’affichage d’indications scénaristiques, comme dans un livre dont vous êtes le héros. Ces péripéties illustrent judicieusement les périls d’un tel embarquement.

Le labyrinthe

Ce sas historique débouche, après un passage en ascenseur, sur le dernier étage du hall restauré de l’usine, qui contient le gros du parcours. Les architectes qui ont supervisé la rénovation expliquent alors avoir considéré le bâtiment lui-même comme la première pièce du musée. Sur la base de documents d’archives, ils ont réaménagé cet immense espace pour lui rendre la perspective et les volumes qu’il avait lorsque l’usine tournait encore, perdus lors de sa première transformation dans les années 90. La vue depuis la dernière plateformes est, en effet, vertigineuse, et l’on y prend conscience du gigantisme des structures industrielles. De là, trois niveaux de coursives métalliques reliées par un système assez mystérieux d’ascenseurs et d’escaliers accueillent les nouvelles collections. Lors de notre passage, la signalétique était assez clairement insuffisante. En l’absence de plans ou de panneaux, il est facile de perdre le sens de la visite et, à partir de là, il est presque impossible de trouver le chemin le plus court pour rejoindre un espace encore inexploré. Et ils sont forcément nombreux, vu l’ampleur des nouvelles collections. C’est d’autant plus frustrant que la configuration ouverte du lieu permet très bien de voir de loin les endroits qu’on n’a pas encore visités, avec parfois la sensation de se promener dans le labyrinthe déconcertant d’un jeu vidéo de plateforme.

Musée de cire

Il est pourtant plaisant de flâner un peu au hasard, comme un gamin, dans ce vaste assemblement où les camions d’époque côtoient les tracteurs, les instruments de musique de l’orchestre de l’usine, un éventail de vieux sabres des coupeurs, les plaques d’affichage rappelant aux ouvriers les rigides consignes du directeur, ou même le dernier car courant d’air de l’île, entièrement restauré, et équipé d’écrans où l’on peut regarder des vidéos d’archives sur l’histoire des transports à La Réunion. Ce véhicule légendaire, qui n’a pas de lien direct avec le travail à l’usine, est l’une des attractions les plus charmantes du nouveau musée et témoigne de sa nouvelle orientation : au-delà du simple domaine sucrier, Stella est à bien des égards un hall of fame de la vie lontan, une sorte de collection des emblèmes les plus connus du patrimoine affectif et culturel réunionnais. On a l’impression parfois troublante de voir reconstituées, avec ce côté artificiel, presque kitsch qu’on retrouve dans les musées de cire, des choses qui existent encore aujourd’hui mais en voie d’extinction, comme les vitrines de ces vieilles boutiques où les prix sont encore affichés en franc. À ce titre, Stella n’est pas qu’un établissement scientifique, c’est aussi un musée du cœur, un étrange temple de la nostalgie où l’on vient en même temps apprendre l’histoire et sentir le présent qui s’en va.

STELLA MATUTINA
Horaires : Lundi : 13h - 17h30 / Mardi - Dimanche : 9h30 - 17h30
Fermeture billetterie : 16h40
Tarifs : 9€ / 6 € (étudiants, PMR, groupes)
02 62 34 59 60 - www.museesreunion.re

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