Reportage

Domoun

Troubadour operator

Poète footballeur, conteur mitraillette, figure importante de la lutte pour la langue et l’identité créole, Patrice Treuthardt est un grand bavard amoureux de la ville de son enfance, Le Port. Il y a quelques années, il a créé une visite à pied du carré historique de la cité des dockers, arrachée au désert au XIXème siècle.

En quelques rafales de syllabes, Patrice Treuthardt peut passer du créole au français, commencer de dire l’un de ses poème puis citer Baudelaire, Boris Gamaleya, Danyèl Waro, chanter soudain deux vers de Georges Brassens, parler d’enfance, de l’Olympique de Marseille dont chaque défaite le désespère, dire le nom des arbres, et finir par une blague. Il y a toujours une main qui bouge, un jeu de jambes, un salut aux passants, une large rangée de dents découvertes par un sourire de mouflet au regard étincelles. Le lapin Duracell tomberait d’épuisement que ce frêle quinquagénaire battrait encore pendant des heures le rythme espiègle de ses histoires. Dont une, qu’il aime peut-être plus que les autres parce qu’elle les contient toutes, celle de sa ville, Le Port.

Il est pourtant né à St-Pierre, le 22 janvier 1956. Mais c’est ici, près du premier bassin portuaire inauguré en 1886, qu’il a grandi dès l’âge de 5 ans. « Cette ville a été pour moi une deuxième naissance. J’ai grandi là, juste à côté, dans le quartier qu’on appelait alors Titan, et qui a été démoli dans les années 70 pour faire de la place à l’extension du port. C’est Titan qui a fait de moi un poète. » Et un militant. Dans ce creuset ouvrier, point névralgique du commerce insulaire où les cheminots et les dockers se comptaient par milliers, il y a dit-il une longue tradition de lutte sociale. Il mentionne souvent Léon de Lépervanche, communiste fondateur du syndicalisme réunionnais, dont les premières réunions eurent lieu ici, dit-il en montrant du doigt la silhouette carrée coloniale du cinéma Le Casino, aujourd’hui fermé. Il reprend : Lépervanche, homme d’idéal, leader de l’insurrection du Port contre le gouvernement de Vichy, artisan de la départementalisation, et maire exemplaire ! « Quand il a été élu, on lui a proposé une voiture de fonction. Il a préféré continuer de se déplacer à vélo, et a employé l’argent pour acheter une ambulance pour la ville. » Il s’interrompt, sourit, écarte les mains pour dire : alors, c’est pas la class ?

Jamais encarté, Patrice Treuthardt s’est activement engagé dans les luttes d’émancipation culturelle structurées par le Parti Communiste Réunionnais à partir des années 60. Dès le départ, son cheval de bataille, c’est la reconnaissance de la langue, et la libération du maloya, alors privés d’expression publique. En 77, il est l’un des tout premiers auteurs à publier un livre dans la graphie normalisée, créée la même année, Kozman Maloya. « Un cri », dit-il, nourri par une période d’errance et de chômage. Il participe peu après à la création du laboratoire Ziskakan, collectif fondé au départ pour promouvoir la culture réunionnaise dans son ensemble. Il quitte le navire au début des années 80, lorsque celui-ci se choisit un destin de groupe musical, laissant de moins de place à l’expression poétique, dont le maloya est pour lui la première forme réunionnaise. Il crée alors le concept de kabar-poèm, où les vers et la verve d’une parole souvent improvisée embrassent le rythme des tambours.

Durant les 35 années qui suivent, il mène une double-vie de justicier troubadour. Employé de banque aux heures ouvrables, il devient fonnkézèr la nuite. « Le jour je compte. Je compte des sous. La nuit je conte. Je conte des histoires. Ce jeu de mot tu vois, je suis obligé de le dire en français, parce qu’en créole il ne fonctionne pas : on ne conte pas des histoires, nou rakont zistwar… » Il y a six ans, la mairie du Port lui propose un poste d’agent culturel. Organisation de la Semaine créole, travail sur les réseaux de lecture publique, patrimoine : il passe militant professionnel, avec bureau officiel et vue sur le bassin du terminal sucrier, autour duquel tournait son enfance. Tous les matins, en arrivant, il prend quelques instants pour l’observer. Silencieux, recueilli, il se souvient du temps où son enceinte n’était pas protégée par des grilles, revoit le va-et-vient, la pulsation populaire, les dockers par centaines, les gonis empilés en montagnes, les plongeons audacieux des gamins.

Envers cette histoire qui l’a tant inspiré, le poète a une dette que l’agent culturel a vite voulu payer. Dès sa prise de poste, il crée un circuit touristique organisé autour du carré historique. Un mini quartier qui s’étend de la mairie à l’église et aux anciens bâtiments du chemin de fer, traversé par une rue commerçante bordée de boutiques où le jeune Treuthardt tentait en vain d’entrer pour jouer au flipper. Selon l’humeur et la curiosité des participants, la promenade peut durer entre une grosse soixantaine de minutes et plusieurs heures. Anecdotes ramassées au fil de l’eau auprès des gramouns, biographie des statufiés monumentaux, dates, explications sur le parcours des marchandises. Entre savoir, humour et déclamations, il réveille l’âme d’une cité dont les barres de béton et les ronds-points n’ont pas encore tout à fait gommé l’histoire visible. Il partage une mémoire vécue, personnelle, qui se trouve être au cœur de notre histoire collective.

Visites du Port
  • "Sur les traces des pionniers du désert" : un circuit culturel urbain de 2h (9h-11h), avec le fameux guide Clovis mais aussi souvent avec Patrice Treuthardt tous les 2es et 4es mercredis du mois.
    Tarifs : Adultes : 9€ / Enfants : 6€. Ce tarif comprend le guidage ainsi qu’une collation.
    Réservations : Office de Tourisme de l’Ouest 0810 797 797 & accueil@ouest-lareunion.com
  • Associations, établissements scolaires et lors des Journées européennes du Patrimoine : demandes à adresser à la mairie, mairie@ville-port.re ou au service culturel : 02 62 42 86 62.