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Événement

L’englouti

Un siècle après leur publication posthume et 30 ans après leur redécouverte, Les Révélations du Grand Océan sont enfin rééditées au terme d’une véritable épopée éditoriale.

« Salut François. Message de DB Schenker, finalement le bateau arrive le 6. Rien n’est jamais très sûr en Lémurie. » Lorsque l’éditeur du Corridor Bleu, Charles-Mézence Briseul, m’écrit ce message, voilà plusieurs fois que nous repoussons un rendez-vous pris de longue date pour discuter, livre en main, de la publication tant attendue du 5e tome du grand-œuvre de Jules Hermann, Les Révélations du Grand Océan, dont la livraison au port de la Pointe des Galets a été plusieurs fois retardée. Anecdotiques, ces péripéties sont les derniers aléas d’un destin littéraire marqué par l’étrangeté.

Président de l’Académie de La Réunion, maire de St-Pierre et président du Conseil Général, Jules Hermann est au tournant des XIXe et XXe siècles une figure respectable de la bonne société réunionnaise, et l’une de ses principales sommités scientifiques. Il adresse aux sociétés savantes françaises des communications régulières sur les éruptions volcaniques, la faune, la flore ou le climat tropicaux, publie des ouvrages historiques sur la colonisation de l’île ou sur la ville de St-Pierre. Pourtant, Hermann meurt en 1924 sans avoir pu imprimer la grande théorie qui l’obsède depuis près de 50 ans, et qu’il considère comme l’œuvre de sa vie ; 5 tomes manuscrits et illustrés de photographies qu’il a regroupés sous un titre au ton prophétique, Les Révélations du Grand Océan. Un formidable traité où les considérations linguistiques, ethnologiques, géologiques et géographiques influencées par les hypothèses scientistes de son époque convergent vers une folle intuition : La Réunion, Maurice et Madagascar sont les derniers vestiges visibles d’un continent englouti baptisé Lémurie, origine et berceau de l’humanité. Ce sont sa veuve et son cousin qui se chargeront, six ans après sa mort, de publier l’ouvrage refusé de son vivant par tous les éditeurs sollicités, parfois même avec des éclats de rire.

Car ce qui marque dans l’œuvre d’Hermann, outre les conclusions fantastiques auxquelles il parvient, c’est la nature du texte lui-même. Dans la passionnante préface qu’il signe à la présente réédition des Révélations, le chercheur Nicolas Gérodou parle de « l’étonnante capacité que manifeste Hermann à tisser du mythe sur les brèches du savoir (…), à s’emparer en pirate d’une théorie scientifique pour l’accoler à sa propre chimère… ». L’auteur progresse en effet dans ses explications en s’appuyant sur un discours académique d’où il déraille pour se lancer dans des envolées lyriques et délirantes, cherchant dans l’étymologie la preuve que la langue malgache est à l’origine de toutes les autres et, surtout, voyant dans les paysages de La Réunion, et notamment dans les montagnes de St-Denis, le produit d’un travail titanesque accompli dans la préhistoire par une race disparue de géants sculpteurs.

Montagnes et fumées

Pour Charles-Mézence Briseul, Hermann trouve ainsi sa vraie place non tant dans l’histoire des sciences que dans celle, poétique, des grands fous littéraires. Ce que semble confirmer l’hypothèse biographique présentée par Gérodou dans son introduction : éborgné par accident dans sa jeunesse, Hermann souffrait de douleurs chroniques dont il cherchait à s’échapper dans la fumée des opiumeries chinoises alors nombreuses dans la capitale : « Et c’est peut-être là le point de départ de la Préhistorique qui apparaît ici : l’oncle Jules quittant au petit matin la fumerie chinoise (on se rappelle que les Chinois sont dès le Livre 1 définis comme des extra-terrestres arrivés sur Terre à bord d’une comète), et voyant tout à coup surgir dans la montagne les figures géantes de son ivresse nocturne… »

C’est peut-être à ce delirium qu’a longtemps tenue la postérité marginale du mythe Hermannien, qui enchante l’imaginaire des artistes, mais a du provoquer des haussements d’épaule dans la bonne société. C’est en tout cas une idée qui plaît à Antoine Duvignaux, le directeur du laboratoire artistique Lerka, repère notoire de « Lémuriens » – ces intellectuels, artistes ou auteurs influencés, parfois même obsédés par les théories de Jules Hermann, et parmi lesquels on trouve les plasticiens Christian Jalma, Kid Kréol & Boogie, Julien Blaine ou Stéphane Gilles. « On comprend bien la réticence qu’il y a longtemps eu devant ce texte écrit par un notable réunionnais, un homme politique respecté dont on s’aperçoit tout à coup que pendant 20 ans, toute les nuits, il a complètement déliré. » De fait, l’œuvre d’Hermann n’a jamais été vraiment valorisée au cours du XXe siècle. Oubliée sous la poussière des bibliothèques et planquée dans les étagères jalouses de quelques collectionneurs privés, elle est exhumée in extremis dans les années 80 par deux intellectuels, Jean-François Reverzy et Carpanin Marimoutou, qui lui consacrent des conférences et nourrissent le projet de rééditer les œuvres complètes d’Hermann, dont les Révélations. Entreprise dont l’avortement fait encore carburer la légende d’une malédiction pesant sur l’ouvrage, mais qui a le mérite de faire découvrir l’auteur à un nouveau cercle d’initiés. Depuis 30 ans, ils font circuler de main en main des photocopies précieusement gardées mais souvent incomplètes, sans que personne ne puisse avoir accès au livre original. Une sorte de société secrète réunie par la fascination qu’exerce un livre que personne ou presque n’a jamais pu ouvrir ; un livre qui dans ses bouffées cosmiques et sa mythologie répond à une émotion largement partagée à La Réunion mais dont les traductions littéraires sont rares : celle d’un paysage trop spectaculaire pour être le fruit du hasard. Antoine Duvignaux : « C’est ça qui fait percuter Jules Hermann, c’est ce qui déclenche tout de suite la passion pour lui. C’est cette force des montagnes à La Réunion qu’on éprouve tous ; ce territoire immense et caché de l’intérieur d’où il ressort quelque chose de magique. C’est ce qui obsède Hermann, et c’est ce qui fait au fond des Révélations une réflexion sur le paysage. »

Chasse au trésor

C’est donc un vide énorme que s’apprête à combler Charles-Mézence Briseul en publiant enfin l’ouvrage dans une forme proche de l’original au terme d’un authentique marathon : « Pour expliquer le fait que le livre n’ait jamais été réédité malgré l’attente et l’intérêt qui l’entoure, on peut mentionner de nombreuses raisons, mais je crois que la principale est que personne n’a eu envie de se taper le boulot nécessaire pour y parvenir : les bibliothèques refusant d’autoriser la numérisation de l’ouvrage, j’ai du le retranscrire intégralement à l’aide d’un logiciel de reconnaissance vocale. Chaque soir, je m’asseyais devant mon ordinateur et je lisais un peu de Jules Hermann. » La partie la plus difficile de ce puzzle littéraire, et la meilleure preuve de l’obstination qu’il a fallu à l’éditeur pour faire paraître le livre, n’a pourtant pas été la reconstitution du texte, mais des images qu’a utilisées Hermann pour appuyer ses observations géologiques. « Parce qu’il ne voulait pas qu’on puisse l’accuser d’avoir manipulé les images dont il se servait comme preuve de ses hypothèses, Hermann avait beaucoup travaillé à partir de cartes postales d’époque, disponibles par ailleurs et accessibles à tous. Mais lors de l’impression du livre original, un défaut technique appelé l’effet de moire a voilé les images, et les a rendues indéchiffrables. Donc j’ai du partir à la recherche des cartes postales d’origine. » C’est là le grand exploit de Briseul. Antoine Duvignaux parle de « travail prodigieux » tant il est vrai que l’enquête été longue et délicate dans l’underground méfiant et discret des collectionneurs privés, pour retrouver la quarantaine de cartes et clichés d’époque reproduits dans cette édition, qui reprend également les schémas dessinés par Hermann lui-même pour cartographier les figures zodiacales et les sculptures géantes qu’il pensait distinguer dans la montagne.

Pour l’heure, seul le 5e et dernier tome des Révélations, titré Le Préhistorique à l’Île Bourbon, sera réédité, pour des raisons pratiques autant que stratégiques. Briseul : « C’est le livre le plus accessible, celui qui contient à proprement parler les révélations d’Hermann, les conclusions vers lesquelles il se dirige au cours des premiers. Et c’est aussi parce que c’est le premier que j’ai retranscrit, tout simplement. » En attendant la réédition des quatre premiers tomes, qui pourrait prendre plusieurs années, ce premier jalon sera à n’en pas douter un motif de réjouissance pour les grands Lémuriens, qui se retrouveront le 20 octobre pour fêter la sortie du livre au cours d’une soirée de lectures et d’échanges dont vous sortirez peut-être aussi envoûtés que l’oncle Jules émergeant de sa fumerie, pour poser un regard nouveau sur le flanc des montagnes qui vous entourent.

François Gaertner
Remerciements à Kid Kréol & Boogie pour les illustrations